Extraits littéraires

Sibérien

Taureaux furieux dévalant le cirque de la péninsule de Taïmyr, des vents de deux cents kilomètres/heure interdisaient tout mouvement depuis trois jours, figeant le Titanic industriel de Norilsk dans la glace. Un ouragan qui teintait la nuit polaire d’une couleur pourpre presque irréelle. Gleb Berensky observait le monstre sibérien derrière le triple vitrage de l’appartement, entre fascination et effroi. – 64 °C affichait le thermomètre de la mairie.
Gleb l’apercevait par intermittence à travers les tourbillons de neige, se demandant comment les éléments même déchaînés pouvaient ainsi colorer l’hiver. Une teinte violette, comme toutes les fleurs qu’il n’offrirait pas. Il ne poussait rien ou presque jusqu’à l’horizon, mille kilomètres à la ronde où ne survivaient que quelques arbustes rabougris accrochés au vide, balayés comme le reste par un dieu féroce qui tenait les humains terrés chez eux.
Gleb n’était pas le seul à manquer de nature. La moitié des habitants de Norilsk faisaient pousser des plantes derrière leurs fenêtres, serres tropicales miniatures élevées à la lumière artificielle, cactus ou répliques modifiées, plus sûrement jardinières en plastique importées qu’on trouvait à l’Arena, le supermarché du coin, nature disponible au rayon bricolage. Gleb, lui, rêvait de violettes, de figures impressionnistes peinturlurées dans le ciel, de fées dégringolées qu’on retrouverait le matin glacées dans les cadavres des flocons, ces choses inventées faute de présent sensible.
Gleb Berensky n’avait jamais vu d’abeilles, elles n’existaient pas en Sibérie du Nord, ni vu aucun oiseau survivre à l’été. L’hiver ici durait huit mois, que la crise climatique exacerbait jusqu’à des températures qui n’avaient plus de sens.
Les jours de tempête, les bus circulaient en convois pour évacuer les passagers en cas de panne. En ville, un piéton pris dans une bourrasque pouvait atteindre le deuxième étage d’un bâtiment en volant. Pour éviter ce désagrément, il fallait s’accrocher aux murs, aux feux, aux panneaux de signalisation, s’associer à d’autres pour former une chaîne humaine sous peine d’être plaqué au sol et traîné sur des dizaines de mètres. Les vieux en faisaient des attaques, les ados depuis leur chambre filmaient avec leur portable en se marrant.
Grimpé sur la tablette fixée à hauteur de la fenêtre – son « perchoir », comme il l’appelait –, Gleb observait sa ville, Norilsk, une épopée devenue tragédie à grande échelle dont les habitants d’aujourd’hui n’étaient que les derniers rejetons. Des survivants de tout. Car si le goulag de Norilsk avait disparu dans les poubelles de l’Histoire, eux restaient des prisonniers…
La voix d’un prince noir sortit Gleb de sa rêverie :
– Putain, ça s’arrange pas, la télé, maugréa Nikita.
Gleb se tourna vers son ami avachi sur le canapé-lit déplié, torse nu – surchauffer les appartements, vieille habitude soviétique. L’écran de télévision était, de fait, brouillé de neige.
– L’antenne satellite a dû être arrachée par la tempête, avança Gleb. De toute façon, pour ce qu’ils racontent…
– Je sais, râla Nikita en actionnant la zappette, c’est une blague.
D’autres images apparurent sur l’écran, celles des Paras, une série baston/roustons/vive-la-patrie-en-danger au succès non démenti, qui attisa de nouveaux jurons acerbes. Gleb n’écoutait pas les commentaires pourtant pleins d’imagination de son compagnon poète, hypnotisé par la lumière pourpre qui, dehors, chargeait les cieux de maelströms fabuleux ; Norilsk était une cage à ciel ouvert, mais combien d’humains avaient jamais vu pareil spectacle ? Il songea au blog écolo de son ex, Valentina, et, une idée en tête, descendit de son perchoir.
– Tu as faim ?
– Il est quelle heure ?
– On s’en fiche, il fait nuit tout le temps.
– Envoie. Je m’occupe des verres.
À 700 roubles (10 euros) le kilo de tomates venues par avion, Gleb se rabattait d’ordinaire sur le surgelé et Nikita n’était pas un fin gourmet – pour ça, il aurait fallu pouvoir goûter quelque chose de bon, comme il disait avec la mesure qui le caractérisait. Enfin, il restait dans le frigo des concombres conservés dans la saumure et du hareng, que les mineurs arrosèrent de vodka. Un repas pris comme d’habitude sur le pouce, de la musique pour couvrir leurs voix et brouiller les soupçons des miradors avoisinants – découverts, ils seraient châtiés, bannis, raillés, tricards jusqu’à Vladivostok.
Les bourrasques cognaient toujours à la fenêtre, par vagues successives qui faisaient tanguer l’immeuble. Pure vue de l’esprit pour Gleb, aventurier pragmatique. Le repas achevé, il recouvrit son tee-shirt orange d’un pull en laine tandis que son ami expédiait la vaisselle.
– Vivement qu’on remette les pieds dehors, grogna Nikita en jetant les fourchettes propres comme des carillons à sécher.
L’air revigoré qui traversait le visage de Gleb ne disait rien qui vaille ; il enfila son pantalon molletonné.
– Tu vas où, là ?
– Faire un tour sur le toit.
– Quoi, avec ce temps ? Tu es sérieux ?!
– Le vent est plein nord, et l’ouverture sur le toit donne plein sud : je l’aurai dans le dos.
– Bon Dieu, Gleb, c’est la nuit polaire !
– La nuit pourpre, corrigea son ami en zippant sa parka en plumes.
– Tu vas te faire emporter, oui ! protesta Nikita en tordant le robinet. Tu as vu ce qui souffle : sortir en plein ouragan, tu es taré ou quoi ?!

Ferey, Caryl
Led.
Groupe Margot, 2021.

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