Demain

Avant de sonner au portail Ludovic prend toujours une grande inspiration, histoire d’accélérer son rythme cardiaque, se préparer au coup de sang ou à l’accueil glacial. Ensuite, il se tient droit, torse bombé il campe son gabarit et attend que la porte s’ouvre. Mais là, quand il voit apparaître la vieille femme sur le perron de ce pavillon défraîchi, il comprend que cette fois l’épreuve sera tout autre ; ne pas s’apitoyer.
Dans le salon, Ludovic choisit le grand fauteuil de l’autre côté de la table basse, la vieille dame met un temps fou à se poser, il se dit qu’elle doit sûrement en rajouter, à moins qu’elle n’ait vraiment mal au dos, aux jambes, un peu partout visiblement. Il en profite pour sortir les documents de la chemise qu’il a apportée, un simple dossier en carton qu’il gonfle de tout un tas de feuilles blanches pour faire de l’effet, mais déjà la vieille femme se relève, elle marche péniblement vers le couloir et dit qu’elle va chercher ses lunettes, seulement elle ne sait plus où elles sont.
Trois minutes après elle n’est toujours pas revenue. Cruel temps mort. Comme souvent pendant ce genre de pause, Ludovic se sent mal à l’aise, salement embêté, il a horreur de ces silences, il préfère que tout s’enchaîne, que tout aille vite, quitte à ce que le ton monte et que ça s’enflamme. Lors d’une visite il arrive que ça s’envenime, que les cris fusent, et même que le gars sorte carrément une lame comme la semaine dernière, alors qu’aujourd’hui c’est tout le contraire. Sans rien en laisser paraître il n’est pas fier, surtout que cette vieille femme lui fait penser à sa mère, elle a plus ou moins le même âge, la même difficulté à marcher. En la découvrant tout à l’heure sur le perron, au moment où elle est venue lui ouvrir, il en a été troublé. Dans ces cas-là il s’en tient à sa carrure qui en impose, un mètre quatre-vingt-quinze pour cent deux kilos, pour peu de fermer le visage il sait produire de l’effet, pourtant ce qu’il veut c’est ne pas faire peur, juste qu’on se dise qu’il ne sera pas le type à s’émouvoir, à se laisser attendrir, en général il y parvient très bien. Pourtant, c’est rude parfois, c’est rude de tout comprendre des autres, de tout en ressentir immédiatement, parce que là rien qu’en entrant, en se laissant guider le long de la petite sente cimentée, en la suivant dans le corridor de son pavillon de Sevran, il a tout deviné de cette vieille femme qui avance mal, se doutant qu’elle a dû vivre la plus grande partie de sa vie ici, il a retrouvé tous les symptômes des trop anciennes habitudes, la niche abandonnée depuis des lustres, le jardin qu’on ne fait plus, les chaussures du mari au pied du buffet, le mari qui apparemment n’est pas là, qui dort, ou qui est à l’hôpital, il ne sait pas encore où elle en est de sa vie cette petite dame, cette brave endettée, et même si le pavillon n’est pas moche, tout y sent la déveine et le destin fané.
À l’odeur de cuisine qui flotte dans toutes les pièces, il a tout de suite reconnu les cuissons au beurre répétitives, les steaks décongelés dans la poêle trop grasse, les choux de Bruxelles qui ont traîné hors du frigo, un parfum de vieille école, et la radio à piles sur le meuble, et la rangée de chaussons. Mais le plus marquant c’est l’odeur un peu rance des cuissons de la veille, il la retrouve souvent quand il entre comme ça à l’improviste chez les gens, c’est le fumet de ceux qui se nourrissent mal, en mangeant gras, en buvant peut-être. Comme à chaque fois, il est frappé par une impression d’ensemble, c’est dû à cette indélicatesse ultime qu’il y a à débarquer chez des inconnus sans avoir prévenu de sa visite. Quand elle a vu le papier à en-tête qu’il lui tendait au-dessus du portail, avec le logo bleu blanc rouge qui claque bien, elle lui a aussitôt dit d’entrer, sans faire la moindre difficulté, poliment. De toute évidence cette femme ne cherchera pas à se défiler, ce qui serait pitoyable. Pour lui surtout. C’est toujours désolant de devoir gérer une situation où les autres jouent d’emblée la mauvaise foi, où la déloyauté et le manque de scrupules empoisonnent tout. Mais ces situations-là il les pressent. Les rares fois où les gestes ont dépassé les paroles et qu’ils en sont venus aux mains, c’était avec des jeunes pas trop équilibrés, des couples le plus souvent, avec les mômes qui se mettent à chialer au milieu, qui électrisent tout.

La vieille femme revient avec ses lunettes, elle lui demande s’il veut boire quelque chose, s’il préfère une bière ou un porto, mais là il refuse tout net, le danger ce serait que ça vire à la visite de courtoisie, que la tonalité bascule dans le compassionnel. Le vrai risque quand on fait comme ça du recouvrement de dettes c’est bien de se laisser troubler, de fléchir, à partir de là on n’en finirait pas d’absoudre. En jetant un coup d’œil aux éléments qu’il a dans le dossier, il réalise que la vieille dame n’est pas si âgée que ça, soixante-seize ans comme il le voit à sa date de naissance sur les bordereaux, mais elle n’a peut-être plus toute sa tête, ou elle fait bien semblant, parce qu’elle est déjà en train de lui servir un verre de porto, en s’en servant aussi un pour elle, à ras bord, deux petits verres qu’elle glisse délicatement sur la table basse. Ludovic repousse ostensiblement le sien, et dans un geste large il en profite pour prendre le plus de place possible en déployant tous les documents qu’il a apportés. Face à tous ces papiers à en-tête, la femme se relève, Ludovic sent bien que quelque chose s’affole en elle. En revoyant les copies de toutes ces relances qu’elle a déjà reçues, elle a du mal à encaisser le coup, mais la réalité est là, cette foutue dette est bien là devant elle, en train de la rattraper.

Serge Joncour.
Repose-toi sur moi.
Flammarion, 2016.

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