Le musée d’Orsay, à Paris, est une ancienne gare. Le passé dépose ainsi une trace insolite sur le présent. Entre les Manet et les Monet, on peut se laisser aller à imaginer les trains arrivant au milieu des tableaux. Ce sont d’autres voyages maintenant. Certains visiteurs ont peut-être aperçu Antoine Duris ce jour-là, immobile sur le parvis. Il paraît tombé du ciel, stupéfait d’être là. La stupéfaction, c’est bien le mot qui peut caractériser son sentiment à cet instant.
2
Antoine était arrivé très en avance à son rendez-vous avec la responsable des ressources humaines. Depuis quelques jours, son esprit entier était focalisé sur cet entretien. Ce musée, c’était là où il voulait être. Il se dirigea d’un pas calme vers l’entrée du personnel. Au téléphone, Mathilde Mattel lui avait bien précisé de ne pas emprunter le chemin des visiteurs. Un vigile l’arrêta :
« Vous avez un badge ?
– Non, je suis attendu.
– Par qui ?
– …
– Par qui êtes-vous attendu ?
– Pardon… j’ai rendez-vous avec madame Mattel.
– Très bien. Je vous laisse vous diriger vers l’accueil.
– … »

Quelques mètres plus tard, il répéta la raison de sa visite. Une jeune femme vérifia dans un grand carnet noir :
« Vous êtes monsieur Duris ?
– Oui.
– Puis-je vous demander une pièce d’identité ?
– … »
C’était absurde. Qui voudrait se faire passer pour lui ? Il s’exécuta docilement, accompagnant son geste d’un sourire compréhensif pour masquer sa gêne. L’entretien d’embauche semblait avoir déjà débuté avec le vigile puis la standardiste. Il fallait être performant dès le premier bonjour, on ne tolérait plus le moindre merci approximatif. Après que la jeune femme eut vérifié qu’il était bien Antoine Duris, elle lui indiqua le chemin à suivre. Il fallait longer un couloir, au bout duquel il trouverait un ascenseur. « C’est facile, vous ne pouvez pas vous tromper », ajouta-t-elle. Antoine se doutait qu’avec ce genre de phrase, il se tromperait immanquablement.

Au milieu du couloir, il ne savait déjà plus vraiment ce qu’il devait faire. De l’autre côté de la baie vitrée, il aperçut un tableau de Gustave Courbet. La beauté demeure le meilleur recours contre l’incertitude. Depuis des semaines, il luttait pour ne pas sombrer. Il sentait qu’il avait peu de forces, et les deux interrogatoires qui s’étaient déjà enchaînés lui avaient demandé un effort considérable. Pourtant, il ne s’était agi que de prononcer quelques mots, de répondre à des questions ne comportant pas le moindre piège. Il était revenu à un stade primaire de la compréhension du monde, se laissant souvent envahir par des peurs irrationnelles. Il sentait chaque jour davantage les conséquences de ce qu’il avait vécu. Allait-il seulement être capable de passer cet entretien avec madame Mattel ?

Dans l’ascenseur qui le conduisait au deuxième étage, il jeta furtivement un œil au miroir et se trouva amaigri. Rien d’étonnant à cela, il mangeait moins, oubliant parfois de dîner ou de déjeuner. À sa décharge, son estomac ne se manifestait pas. Il pouvait sauter des repas sans ressentir le moindre gargouillement, comme si son corps se composait désormais de territoires anesthésiés. Seul son esprit le poussait à penser : « Antoine, tu dois manger. » Les humains dans la souffrance forment deux camps. Ceux qui résistent par le corps, et ceux qui résistent par l’esprit. C’est l’un ou l’autre, rarement les deux.

À sa sortie de l’ascenseur, une femme l’accueillit. Habituellement, Mathilde Mattel attendait ses rendez-vous dans son bureau, mais pour Antoine Duris, elle avait décidé de se déplacer. Elle devait être terriblement pressée d’en savoir davantage sur ses motivations.
« Vous êtes Antoine Duris ? s’enquit-elle tout de même pour être sûre.
– Oui. Vous voulez ma carte d’identité ?
– Non, non. Pourquoi ?
– On me l’a demandée en bas.
– C’est l’état d’urgence. C’est comme ça.
– Je ne vois pas très bien qui pourrait fomenter un acte terroriste contre la DRH du musée d’Orsay.
– On ne sait jamais », répondit-elle en souriant.

David Foenkinos.
Vers la beauté.
Gallimard, 2018.

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