Extraits littéraires

Robes

La robe trapèze
Vera grandissait dans une famille où, contrairement aux garçons, les filles n’avaient aucun statut et incarnaient le malheur de leur géniteur d’avoir baisé à côté de la chance. « Tais-toi », avait dit son père. Et elle avait ravalé sa peine qui semblait dire combien elle était un objet sans importance. Elle avait repris son ouvrage là où elle l’avait laissé, concentrée sur deux morceaux de tissu orange qui, assemblés, formeraient bientôt une robe aux poches appliquées. Quand elle avait informé sa mère de ce qu’elle venait de subir, croyant trouver une alliée, Vera avait dû affronter les paroles d’une inconnue qui avait minimisé la chose sous prétexte que la nature était ainsi faite et que, face au comportement des hommes, on ne pouvait rien. La mère n’était pas épargnée par son mari qui la malmenait sans raison mais simplement parce qu’à l’époque, dans le quartier, ça se faisait.
Les coups avaient commencé à tomber le jour où, alors qu’elle n’avait que cinq ans, Vera était rentrée de l’école les cuisses et les mollets encore souillés. Alertée par l’odeur, la maîtresse était passée derrière chaque enfant afin de trouver le coupable. Vera était tétanisée à l’idée d’être découverte, elle qui n’avait pas pu se retenir et sentait la merde dont la consistance amollie avait envahi et sali ses fesses. La gamine était affolée. Devant ses camarades, l’institutrice l’avait alors pointée du doigt, avait dit qu’elle n’avait aucune manière et l’avait exclue de la classe, lui ordonnant de se rendre aux toilettes. En lui retirant sa culotte, la maîtresse criait des ordres à Vera qui tentait maladroitement de les exécuter. Elle raclait ses jambes avec une boule de papier journal dont le frottement sur la peau avait pour résultat de superposer des sillons d’encre noire aux traces d’excrément. L’infâme avait passé le reste de la journée, sans boire ni manger, dans l’étroite cabine des toilettes d’où lui parvenait le bruit des jeux des enfants qui, dehors, glissaient sur des toboggans. Pour ajouter de la douleur à l’humiliation, sa mère raconta l’épisode au père qui la frappa pour la première fois. Vera était née dans une famille qui l’avait abandonnée à son sort et où chaque membre était un ennemi – son père, son frère et même sa mère qui acceptait de légitimer l’animosité dont elle-même était victime et s’en dédouanait en pensant que, dans le fond, suivant les cycles de la vie, c’était chacune son tour. Quand on la frappait, Vera mettait un point d’honneur à ne pas crier et à ne pas pleurer. Elle refusait de faire ce cadeau à son bourreau pour qui les hurlements de douleur ou les suppliques formaient sans doute le meilleur du tableau. Vera recevait les gifles sans émettre le moindre son, absorbant toute la souffrance que son corps, devenu insensible, était capable de supporter. Les humiliations infligées par son père ne faisaient que renforcer sa confiance, persuadée qu’un jour, couverte des plus beaux habits, elle réaliserait son rêve – partir d’ici. S’enfuir et devenir l’amie de personnes à qui elle montrerait comment bien s’habiller et qui, en échange, lui apprendraient comment bien parler. La deuxième fois, elle songea que la chose serait plus rapide si elle n’opposait aucune résistance à l’attaque de son père. Par la porte entrouverte, elle avait vu son frère qui, planté là, vigile de l’immonde, assistait à la scène. Certaine de ne plus être en sécurité dans son propre foyer, elle murmura à l’intention des deux hommes, père et fils, coupable et complice, qu’elle se promènerait désormais avec un couteau dans la poche et que, la prochaine fois, elle n’hésiterait pas à tuer. Il n’y avait jamais eu de troisième fois.

Sébastien Ministru.
La garde-robe.
Grasset, 2021.

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