Extraits philosophiques

Liberté d’expression

Tout a commencé avec monsieur de Maupertuis vers 1740. Ce physicien génial, inventeur de la physique quantique avec un siècle et demi d’avance, soutenait que la Terre n’était pas tout à fait ronde mais aplatie en ses deux pôles, contrairement au dogme que l’Église avait fini par admettre concernant sa rondeur.
Voilà que Dieu se serait encore trompé. La science a cet avantage sur la religion qu’elle peut se déjuger sans se discréditer. La raison progresse par ses erreurs quand la foi meurt de ses errements. Le scandale des pôles aplatis fut énorme, et tel que Louis XV envoya deux expéditions, aux deux pôles, trancher cette controverse. Il confia l’une d’elles à Maupertuis qui se rendit en Laponie, fit ses mesures, et constata que la Terre n’était que partiellement ronde. Le coup fut rude pour l’Église.
Cinq ans plus tard, forts de cet exemple, une dizaine d’hommes se réunissent. Ils s’appellent D’Alembert, Diderot, Rousseau… Et ils décident d’appliquer la méthode de Maupertuis à toutes les activités humaines : aux lettres, aux sciences, à l’agriculture, à la philosophie. Et leur œuvre va devenir l’Encyclopédie, immédiatement mise à l’Index par le pape pour hérésie. Ils ont regardé le monde débarrassé de Dieu, ils l’ont regardé sous l’angle de la raison et tout va changer. Le monde ne sera plus jamais le même, on change de paradigme.
En quelques années, on va passer d’une société qui écartelait en place publique à Beccaria qui réclame l’abolition de la peine de mort. On va revendiquer l’égalité entre les hommes et les femmes, c’était inimaginable jusqu’alors. En quelques années, des voix s’élèvent pour exiger l’égalité pour les Juifs et l’abolition de l’esclavage. Les encyclopédistes ont changé le monde et les valeurs bourgeoises – le travail, la transmission des connaissances – vont remplacer les valeurs aristocratiques – la gloire par les armes, l’élitisme.
Les révolutionnaires sont les enfants des encyclopédistes et ils savent ce qu’ils leur doivent. Alors lorsqu’en 1789, ils proclament la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, ils vont sacraliser la liberté d’expression et, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, déclarer qu’il s’agit d’une liberté fondamentale avec une magnifique formule, celle de Mirabeau, réservée à cette seule liberté, « l’un des droits les plus précieux de l’homme ». Ils savent que c’est la liberté-mère et que sans elle, aucune autre ne peut exister.
Et en 1791, les révolutionnaires vont supprimer le délit de blasphème du code pénal.
Pourtant, deux cent vingt-quatre ans plus tard, Cabu est mort d’avoir blasphémé ! 1791, c’est aussi l’année du décret accordant l’égalité pour les Juifs. Encore une fois, la question est intimement liée à la liberté d’expression.
Il va falloir attendre un siècle de plus pour passer de la proclamation à la concrétisation. En 1881, c’est la grande loi sur la liberté de la presse, un des piliers de notre République, qui est votée le 29 juillet.
Les débats font alors rage à l’Assemblée, et il est frappant de constater à quel point les affrontements se focalisent sur les mêmes questions qu’aujourd’hui. C’est comme si Charlie Hebdo existait déjà.
Les deux points qui font difficulté sont le statut particulier du dessin et la question de l’offense à la religion. Sur le premier point, c’est le rapporteur de la loi, Eugène Lisbonne, qui répondra qu’il n’y a « que l’arbitraire qui puisse maintenir une différence entre la plume de l’écrivain et le crayon du dessinateur ».
Et sur le second point, c’est Clemenceau, qui, à l’Assemblée, répondra à l’évêque d’Angers invoquant la blessure des catholiques outragés : « Dieu se défendra bien lui-même, il n’a pas besoin pour cela de la Chambre des députés. » C’est quasiment cette même formule qui sera reprise plus d’un siècle plus tard par le mufti de la mosquée de Marseille à propos des caricatures de Mahomet : « Un musulman qui croit que Dieu n’est pas assez grand pour se défendre tout seul est un musulman qui doute de la toute-puissance divine et n’est pas un bon croyant. » Ce n’est pas compliqué à comprendre. Dieu peut se défendre tout seul contre les pauvres mortels que nous sommes, ce n’est pas la peine de supprimer ses créatures.
Alors vous voyez, Monsieur le président, Mesdames et Messieurs de la cour, Madame et Monsieur du parquet, nous n’avons pas le choix. Renoncer à la libre critique des religions, renoncer aux caricatures de Mahomet, ce serait renoncer à notre histoire, à l’Encyclopédie, à la Révolution et aux grandes lois de la Troisième République, à l’esprit critique, à la raison, à un monde régi par les lois des hommes plutôt que par celles de Dieu. Ce serait renoncer à enseigner que l’homme est cousin du singe et ne provient pas d’un songe, renoncer aussi à ce que la Terre ne soit pas totalement ronde. Ce serait renoncer à considérer la femme comme l’égale d’un homme. Ce serait renoncer à ce que les homosexuels ne soient pas punis de mort après d’atroces supplices, et je précise que, curieusement, les 72 pays au monde où l’homosexualité reste une abomination sont à peu près les mêmes que ceux où le délit de blasphème continue à exister. Ce serait renoncer à jouer la pièce de Charb sur les escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes comme on a déjà renoncé à jouer l’Idoménée de Mozart ou le Mahomet de Voltaire parce que la peur a gagné. Les auteurs ont bien compris que, lorsque les islamistes désapprouvaient une œuvre, ils voulaient non seulement supprimer celle-ci, mais aussi l’auteur de l’œuvre. Ce serait renoncer à l’indomptable liberté humaine pour vivre enchaînés.
Ce serait renoncer à ce merveilleux droit d’emmerder Dieu ! Et ça Cabu, tout gentil qu’il était, eh bien il ne pouvait pas !

Le droit d’emmerder Dieu.
Malka, Richard.
Grasset, 2021.

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