Extraits philosophiques

Une histoire de carpe

CARPE DIEM

Le sacre du présent, vraiment ?

Je ne sais pourquoi, je n’ai jamais été tellement convaincu par la fameuse formule : carpe diem. En latin, ce sont les deux premiers mots d’un vers d’Horace qu’on traduit généralement ainsi : « Cueille le jour présent sans te soucier du lendemain. » Il en existe, d’ailleurs, un paquet de variantes. Le romantique Goethe s’exclame : « Le présent est notre seul bonheur. » Chez Ronsard, cela donne : « Cueillez, cueillez votre jeunesse », dans la célèbre ode à Cassandre qui parle d’une rose à peine éclose, et dont Raymond Queneau a modernisé ainsi la leçon : « Si tu crois petite / xa va xa va xa va / va durer toujours / ce que tu te goures / fillette fillette… » Mais alors, pourquoi s’élever contre ce conseil de vie qui incite à profiter du moment présent, à ne pas le laisser ternir par les soucis, à prendre conscience du caractère éphémère des plaisirs ? Pourquoi les gens qui disent carpe diem me tapent-ils un peu sur les nerfs ?

Parce que je sens qu’il y a là-dessous quelque chose de louche, comme un attrape-gogo. Soyons plus précis et allons au fait : le carpe diem, c’est un truc de dragueur. Stratégiquement, un dragueur ne doit pas se montrer trop insistant ni trop braqué sur son objectif ; le jeu de la séduction suppose qu’on fasse preuve d’un certain détachement, qu’on ne manifeste pas un appétit impatient mais que, tout en dévoilant son désir, on garde de la distance et de l’humour. Il ne s’agit donc pas de foncer droit sur le corps de l’autre, mais d’improviser un discours qui enveloppe, qui donne le frisson. Les mots du grand séducteur valent caresses. C’est pourquoi on ne saurait s’y fier : le séducteur ne parle jamais tout à fait en philosophe. Carpe diem, dans le registre de la drague contemporaine, ça se laisserait transposer ainsi : « Tu sais quoi ? J’ai pas envie de me poser trop de questions, là. Je préfère qu’on se laisse aller. C’est tellement bon, la folie du moment, tu trouves pas ? Les autres, on s’en fout. Cette nuit tout est permis. Viens, on n’a qu’à la jouer cool… On va s’éclater ! »

Mais le carpe diem n’est pas la seule des locutions antiques fameuses à fonctionner comme un slogan publicitaire. Le connais-toi toi-même, ou gnôthi seauton en grec, était inscrit au fronton du temple de Delphes dans le but d’attirer les chalands, de promouvoir le culte d’Apollon et de moissonner les offrandes… Dans le cas du connais-toi toi-même, l’arnaque consiste en cela que la promesse est intenable ; pas plus qu’un œil ne se voit lui-même, je ne peux me saisir de l’extérieur ni faire le tour de mon moi ; pire, comme ma vie est plongée dans le temps, que mon avenir m’est inconnu, que j’ai oublié des pans entiers de mon passé, mon moi n’existe nulle part. Le gnôthi seauton tombe sous l’accusation de publicité mensongère.

Avec le carpe diem, la nature de la ruse varie. Cueille le jour présent et point de lendemain, cela signifie certainement : « Ne réfléchis pas trop aux conséquences, donne-moi un baiser, laisse-toi fondre… » Et c’est plutôt sympa. Sauf que l’avers de la formule est moins avenant, qui suggère : « Demain, je te laisserai tomber, je te plaque au petit matin. » Le carpe diem, c’est le ticket court. Ça a l’air d’une offre généreuse, or c’est tout le contraire. Ça signifie que le temps est compté, qu’il faut aller vite à la chose et que demain, on n’en parlera plus. En prime, celui qui tient ce discours se fait passer pour une montagne de sagesse, et c’est surtout ce dernier tour que je trouve déplaisant : entendons-nous, je n’ai rien contre les amours d’un jour ni contre la drague per se, mais pourquoi les nimber dans une pseudo-justification éthique ? Pourquoi enrober le désir de possession immédiate d’une maxime latine ?

Quoi qu’il en soit, il y a bientôt deux mille ans que le procédé sert et la question se pose : qui est encore dupe ?

 

Alexandre Lacroix.
Comment philosopher au fil des jours.
Allary, 2019.

 

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