Extraits littéraires

Surprenant

Aussi noir que le ciel

(mars-juin 2021)

Il est une chose admirable qui surpasse toujours la connaissance, l’intelligence, et même le génie, c’est l’incompréhension.

L’Anomalie,

VICTØR MIESEL

BLAKE

Tuer quelqu’un, ça compte pour rien. Faut observer, surveiller, réfléchir, beaucoup, et au moment où, creuser le vide. Voilà. Creuser le vide. Se débrouiller pour que l’univers rétrécisse, rétrécisse jusqu’à se condenser dans le canon du fusil ou la pointe du couteau. C’est tout. Ne pas se poser de questions, ne pas se laisser guider par la colère, choisir le protocole, agir avec méthode. Blake sait faire ça, et depuis tellement longtemps qu’il ne sait plus quand il a commencé à savoir. Après, le reste vient tout seul.

Blake fait sa vie de la mort des autres. S’il vous plaît, pas de leçon de morale. Si on veut discuter éthique, il est prêt à répondre statistiques. Parce que – et Blake s’excuse – lorsqu’un ministre de la Santé coupe dans le budget, qu’il supprime ici un scanner, là un médecin, là encore un service de réanimation, il se doute bien qu’il raccourcit de pas mal l’existence de milliers d’inconnus. Responsable, pas coupable, air connu. Blake, c’est le contraire. Et de toute façon, il n’a pas à se justifier, il s’en fout.

Tuer, ce n’est pas une vocation, c’est une disposition. Un état d’esprit si l’on préfère. Blake a onze ans et ne s’appelle pas Blake. Il est à côté de sa mère, dans la Peugeot, sur une départementale près de Bordeaux. On ne roule pas si vite, un chien traverse la route, la secousse les déporte à peine, la mère crie, freine, trop fort, le véhicule zigzague, le moteur cale. Reste dans la voiture, mon chéri, mon Dieu, reste bien dans la voiture. Blake n’obéit pas, il suit sa mère. C’est un colley au poil gris, le choc lui a défoncé le thorax, son sang s’écoule sur le bas-côté, mais il n’est pas mort, il geint, on dirait la plainte d’un bébé. La mère court en tous sens, paniquée, elle pose ses mains sur les yeux de Blake, elle balbutie des mots sans suite, elle veut appeler une ambulance, Mais maman, c’est un clebs, c’est juste un clebs. Le colley halète sur le bitume fissuré, son corps brisé tordu adopte un angle bizarre, il est agité de soubresauts qui vont en s’affaiblissant, il agonise sous les yeux de Blake, et Blake regarde avec curiosité la vie quitter l’animal. C’est fini. Le garçon mime un peu la tristesse, enfin, ce qu’il imagine être la tristesse, pour ne pas troubler sa mère, mais il ne ressent rien. La mère reste là, glacée, devant le petit cadavre, Blake s’impatiente, il la tire par la manche, Maman, allez, ça sert à rien de rester là, il est mort, là, on y va, je vais être en retard au foot.

Tuer, c’est aussi des compétences. Blake découvre qu’il a tout ce qu’il faut le jour où son oncle Charles l’emmène chasser. Trois coups, trois lièvres, une espèce de don. Il vise vite et juste, il sait s’adapter aux pires carabines pourries, aux fusils les plus mal réglés. Les filles le traînent dans les fêtes foraines, Eh, s’te plaît, je voudrais la girafe, l’éléphant, la Game Boy, oui, vas-y, encore ! et Blake distribue des peluches, des consoles de jeux, il devient la terreur des stands de tir, avant de décider de faire dans la discrétion. Blake aime bien aussi ce que lui apprend l’oncle Charles, égorger les chevreuils, dépecer les lapins. Qu’on se comprenne bien : il ne prend aucun plaisir à tuer, à achever l’animal blessé. Ce n’est pas un vicelard. Non, ce qui lui plaît, c’est le geste technique, la routine sans faille qui s’installe à force de répétitions.

Blake a vingt ans, et sous son nom très français, Lipowski, Farsati, ou Martin, il est inscrit dans une école hôtelière d’une petite ville des Alpes. Ce n’est pas un choix par défaut, attention, il aurait pu faire n’importe quoi, il aimait l’électronique aussi, la programmation, il était doué en langues, tiens, l’anglais, il lui avait suffi de trois mois de stage chez Lang’s à Londres pour le parler quasiment sans accent. Mais ce que Blake préfère par-dessus tout, c’est cuisiner, pour les moments de vide à composer une recette, le temps qui s’écoule sans hâte, même dans l’agitation fiévreuse d’une cuisine, les longues secondes calmes à regarder fondre le beurre dans la poêle, réduire les oignons blancs, monter un soufflé. Il aime les odeurs et les épices, il aime créer un arrangement de couleurs et de saveurs dans une assiette. Ç’aurait pu être l’élève le plus brillant de l’école, mais Vraiment, merde, Lipowski (ou Farsati, ou Martin), si seulement vous étiez un peu aimable avec la clientèle, ça ne saurait pas nuire. C’est un métier de service, de service, vous entendez, Lipowski (ou Farsati, ou Martin) !

Un soir, dans un bar, un type, bien saoul, lui dit vouloir en faire tuer un autre. Il a sans doute une bonne raison pour ça, un truc de boulot, de femme, mais Blake, ça lui est égal.

— Tu le ferais, toi, pour du fric ?

— T’es dingue, répond Blake. Complètement dingue.

— Je te paierai, et cher.

La somme qu’il propose est à trois zéros. Blake se marre.

— Non. Tu rigoles ?

Blake boit, lentement, prend tout son temps. Le type s’est effondré sur le bar, il le secoue.

— Écoute, je connais quelqu’un qui le ferait. Pour le double. Je ne l’ai jamais rencontré. Demain, je te dis comment le joindre, mais après, tu ne m’en parles plus jamais, OK ?

C’est cette nuit-là que Blake invente Blake. Pour William Blake, qu’il a lu après avoir vu Dragon rouge, le film avec Anthony Hopkins, et parce qu’il a aimé un poème : « Et je bondis dans ce monde dangereux : Impuissant, nu et criard / Comme un démon caché dans un nuage. » Et puis Blake, black et lake, noir et lac, ça claque.

Dès le lendemain, un serveur nord-américain accueille l’adresse mail d’un certain blake.mick.22, créée dans un webcafé de Genève, Blake achète en liquide et à un inconnu un ordinateur portable d’occasion, se procure un vieux Nokia et une carte prépayée, un appareil photo, un téléobjectif. Une fois équipé, l’apprenti cuisinier fournit au type le contact de ce « Blake », « sans garantie que l’adresse soit encore valide », et il attend. Trois jours plus tard, l’homme du bar envoie à Blake un message alambiqué, où l’on devine qu’il se méfie. Il questionne. Cherche le défaut dans la cuirasse. Laisse parfois passer une journée entre deux échanges. Blake parle de cible, de logistique, de délai de livraison, et ces précautions achèvent de le rassurer. Ils tombent d’accord, Blake réclame la moitié d’avance : c’est déjà quatre zéros. Lorsque l’homme lui précise qu’il veut que ça ressemble à une « cause naturelle », Blake double la somme et exige un mois. Convaincu désormais d’avoir affaire à un professionnel, le type accepte toutes les conditions.

C’est sa première fois et Blake compose. Il est déjà méticuleux, prudent, imaginatif, à l’extrême. Il a vu tellement de films. On n’imagine pas ce que les tueurs à gages doivent aux scénaristes de Hollywood. Dès le début de sa carrière, l’argent de la commande, les informations sur le contrat, il les recevra dans un sac plastique abandonné dans un lieu qu’il aura déterminé, un bus, un fast-food, un chantier, une poubelle, un parc. Il évitera les zones trop isolées où on ne verrait que lui, les endroits trop publics où lui ne repérerait personne. Il sera là des heures avant, à surveiller les parages. Il portera des gants, une capuche, un chapeau, des lunettes, se teindra les cheveux, apprendra à se poser des postiches, à creuser ses joues, les gonfler, il possédera des plaques d’immatriculation par dizaines, de tous pays. Avec le temps, Blake s’initiera au lancer de couteau, half-spin ou full-spin selon la distance, à la confection d’une bombe, à l’extraction d’un poison indécelable d’une méduse, il saura monter et démonter en quelques secondes un Browning 9 mm, un Glock 43, il se fera payer et achètera ses armes en bitcoins, cette cryptomonnaie aux mouvements intraçables. Il créera son site sur le deep web, et le darknet deviendra un jeu pour lui. Car il y a des tutoriels pour absolument tout sur internet. Suffit de chercher.

Sa cible est donc un homme, la cinquantaine, Blake obtient sa photo, son nom, mais il décide de l’appeler Ken. Oui, comme le mari de Barbie. Un bon choix : Ken, ça ne lui concède pas tout à fait une existence.

Ken vit seul, et c’est déjà ça, se dit Blake, parce qu’un type marié, trois enfants, il voyait mal comment créer l’occasion. Reste qu’à cet âge une mort naturelle laisse peu d’options : l’accident de voiture, la fuite de gaz, la crise cardiaque, la chute accidentelle. Point. Saboter des freins, trafiquer une direction, Blake n’a pas encore le savoir-faire, pas plus qu’il ne sait se procurer du chlorure de potassium pour provoquer un arrêt cardiaque ; et l’asphyxie au gaz, il ne le sent pas non plus. Va pour la chute. Dix mille morts par an. Surtout des vieux, mais on fera avec. Et Ken a beau ne pas être un athlète, un combat est hors de question.

Ken habite un F3 au rez-de-chaussée d’un pavillon, près d’Annemasse. Pendant trois semaines, Blake ne fait qu’observer et échafauder des plans. Avec l’avance, il s’est payé une vieille camionnette Renault, il l’a aménagée de façon rudimentaire, un siège, un matelas, des batteries d’appoint pour l’éclairage, et il s’est installé sur un parking désert qui surplombe le lotissement. La vue y est plongeante sur l’appartement. Chaque jour, Ken part vers huit heures et demie, passe la frontière suisse, revient du boulot vers dix-neuf heures. Les week-ends, parfois, une femme le rejoint, une professeure de français à Bonneville, à dix bornes de là. Le mardi est le jour le plus ritualisé, le plus prévisible. Ken est de retour plus tôt, ressort aussitôt pour se rendre à la gym, revient deux heures plus tard, reste dans sa salle de bains vingt minutes environ, puis dîne devant la télé, traîne sur l’ordinateur et se couche. Va pour le mardi soir. Il envoie un message à son client selon leur code : « Lundi, vingt heures ? » Un jour de moins, deux heures de moins. Le commanditaire aura un alibi pour le mardi à vingt-deux heures.

Une semaine avant le jour dit, Blake fait livrer une pizza chez Ken. Le livreur sonne, Ken ouvre la porte, sans hésiter, discute, étonné, avec l’employé, qui repart avec sa boîte. Blake n’a pas besoin d’en savoir plus.

Le mardi suivant, il arrive lui aussi sur le palier avec un carton à pizza, il observe un instant la rue déserte, enfile des surchaussures antidérapantes, vérifie ses gants, et il patiente un instant, afin de sonner à la porte au moment où Ken sort de la douche. Ken ouvre, en peignoir, soupire en voyant le carton à pizza dans les mains du livreur. Mais avant qu’il ait le temps de dire un mot, le carton vide tombe, et Blake écrase sur sa poitrine l’embout de deux matraques électriques. Ken tombe à genoux sous la décharge, Blake accompagne sa chute et continue d’appuyer, pendant dix secondes, jusqu’à ce que Ken ne bouge plus. Le fabricant annonçait huit millions de volts, Blake a testé sur lui avec une seule matraque, et il a failli perdre connaissance. Il traîne jusqu’à la salle de bains un Ken qui bave en gémissant, envoie une nouvelle décharge pour faire bonne mesure, et d’un mouvement unique, d’une violence ahurissante – un geste qu’il a répété dix fois avec des noix de coco –, il saisit la tête de Ken entre ses mains, la soulève en la maintenant par les tempes, la repousse de toutes ses forces : le crâne se fracasse contre l’arête du bac, un losange de carrelage se brise sous le choc. Le sang se répand aussitôt, écarlate et visqueux comme un vernis à ongles, avec sa bonne odeur de rouille chaude, la bouche reste ouverte, stupide, les yeux fixent, grands ouverts, le plafond. Blake entrouvre le peignoir : les chocs électriques n’ont laissé aucune marque. Il arrange le corps du mieux qu’il peut, selon l’hypothétique trajectoire que lui aurait imposée la gravité après une glissade tragique.

Hervé Le Tellier.
L’anomalie.
Gallimard, 2020.

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