Il s’appelait Denis. Il était enchanté.
Nous ne nous connaissions pas. Enfin, de toute évidence, je ne le connaissais pas, mais lui savait fort bien qui j’étais. Il m’écoutait à la radio, il appréciait beaucoup mon travail qu’il suivait de près et sur lequel il pouvait même se poser en exégète, LOL, raison pour laquelle il se permettait cette intrusion sur Facebook (en espérant qu’elle ne me gêne pas).
Il me trouvait très charmante, vraiment. Et pas seulement jolie, d’ailleurs. Il y avait dans mon regard comme une fêlure, une brisure, il ne savait comment dire, mais il y avait au fond de mes prunelles quelque chose, quelque chose de triste qui avait piqué sa curiosité.
Que je ne me méprenne pas surtout, il ne me faisait aucun gringue. Il était en couple depuis perpète et pour perpète, en ménage oui, emoji clin d’œil, et fier papa d’un fiston de 7 ans.
Denis était employé administratif dans une entreprise pharmaceutique, un boulot relativement chiant – comme je pouvais m’en douter – mais plutôt bien payé, alors il restait là, comme un gentil clébard, à se faire ses trois mille balles par mois, presque un salaire de manager alors qu’il n’avait aucun diplôme, alors que l’école et lui ça avait toujours fait deux, trois même, MDR. Voilà pourquoi il s’estimait chanceux d’avoir trouvé ce job, pourquoi il se tenait à carreau, lui qui avait pourtant un tempérament rebelle, lui qui avait donné du fil à retordre à l’autorité toute sa vie et qui se qualifiait encore aujourd’hui à 49 balais de sale gosse, emoji petit diable.
Avais-je entendu parler de la page Facebook Denis la Menace ? C’était sa soupape de décompression, son violon d’Ingres. Il me refilait le lien, je n’avais qu’à cliquer si ça me disait.
C’était là qu’il était vraiment lui, là qu’il exultait, emoji biceps.
Depuis tout petit, il était dévoré par la passion du cinéma. Trop flemmard pour réaliser un film et surtout pas assez introduit pour percer, il croyait avoir finalement trouvé sa voie en proposant des critiques de films, comptes rendus de conférences de presse et interviews d’artistes.
La presse d’État, les médias aux ordres (que je ne me vexe pas, il ne disait pas ça pour moi) avaient toujours snobé sa prose. Trop indépendante. Pas assez « corporate ». Il ne faisait pas de courbettes aux réalisateurs subventionnés. Alors puisqu’il n’y avait rien à espérer de nos institutions, Denis s’était sorti les doigts et avait créé son propre truc, sa page, un espace libre, loin des préoccupations commerciales et idéologiques des sites et journaux de l’establishment.
Alors non, il ne lui avait pas échappé que moi-même je bossais pour la Pravda et il ne me jugeait pas, fallait bien bouffer. Mais il avait la certitude qu’au fond de moi s’ébrouait un chien aussi fou que lui et c’est cette dissonance cognitive-là qu’il aurait voulu explorer dans une interview, un entretien à publier sur sa page que je lui accorderais à ma meilleure convenance, dans le contexte qui me ferait plaisir.
Si je le souhaitais, je pouvais aller lire sa rencontre avec Robert Rodriguez, un papier d’anthologie – disait-il sans se vanter – qui lui avait permis de gagner l’estime du milieu, petit milieu de petites putes soit dit en passant. Comme quoi, quand on ne prêtait allégeance qu’à sa conscience, il restait des gens qui savaient l’apprécier.
Maintenant, la balle était dans mon camp. Il m’embrassait (en tout bien tout honneur), emoji rougissant.

Les yeux rouges.
Myriam Leroy.
Le Seuil, 2019.

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