Extraits philosophiques

Fred

Mais bon sang, dans quel bourbier ai-je été me fourrer? Comment vais-je me sortir de cette tâche insensée? De cette idée de m’entretenir avec vous de l’avenir du monde vivant? Comment vais-je me tirer de là ? Je n’en ai pas la moindre idée, et vous non plus.
Il y a une seule chose que je sais, c’est d’où c’est parti. Et à présent que c’est parti, c’est parti si violemment que je ne parviens pas à arrêter le mouvement, le tourbillon, le je-ne-sais-quoi qui me pousse impétueusement à poursuivre sans me demander mon avis. Alors que je me doute bien que vous auriez préféré que je vous sorte un petit roman policier distrayant. Après, c’est promis. Mais pas maintenant, je ne peux pas. Une sorte de nécessité implacable me pousse à écrire furieusement ce livre.
Je sais d’où c’est parti, de pas grand-chose en plus. Il y a dix ans, j’avais rédigé un très court texte sur l’écologie. Voilà tout, pas de quoi fouetter un bœuf. J’avais appris peu de temps après par des amis que des extraits en étaient imprimés sur des tee-shirts en Chine, au Brésil, et avaient même donné lieu à des pièces de théâtre. Cela m’avait étonnée et amusée. Mais ce n’en est pas resté là. Quand, au cœur d’une profonde et silencieuse nuit – non, pardon, je me suis trompée de phrase, je reprends. Quand, jour après jour, on m’informa de tous bords que ce texte, étrangement increvable, se baladait sur Facebook en cheminant à travers le monde. Allons bon. Je n’y étais pour rien, je vous l’assure. Et puis on me prévint qu’il serait lu par Charlotte Gainsbourg à l’inauguration de la COP24, en décembre 2018. Un texte vieux de dix ans! Remarquez, au train où vont les COP, sans apporter un seul progrès, mes petites lignes restaient encore d’actualité. Et c’est alors qu’au cœur d’une profonde nuit (ce coup-ci c’est vrai), je conçus le projet (mais qu’est-ce qui m’a pris ?) de fourbir un texte de la même eau, mais un peu plus long, de quelque cinquante pages et pas plus pour ne pas assommer le lecteur, sur l’avenir de la Terre, du monde vivant, de l’Humanité. Rien que ça.

Je fais ici une pause dans cette Genèse d’un Livre Impossible en reproduisant ci-dessous ce petit texte au destin si singulier, afin que vous compreniez bien que je suis partie d’un rien pour parvenir à une énormité submergeante. Il date donc du 7 novembre 2008 :

Nous y voilà, nous y sommes.

Depuis cinquante ans que cette tourmente menace dans les hauts-fourneaux de l’incurie de l’humanité, nous y sommes. Dans le mur, au bord du gouffre, comme seul l’homme sait le faire avec brio, qui ne perçoit la réalité que lorsqu’elle lui fait mal.
Telle notre bonne vieille cigale à qui nous prêtons nos qualités d’insouciance. Nous avons chanté, dansé. Quand je dis « nous », entendons un quart de l’humanité tandis que le reste était à la peine.
Nous avons construit la vie meilleure, nous avons jeté nos pesticides à l’eau, nos fumées dans l’air, nous avons conduit trois voitures, nous avons vidé les mines, nous avons mangé des fraises du bout du monde, nous avons voyagé en tous sens, nous avons éclairé les nuits, nous avons chaussé des tennis qui clignotent quand on marche, nous avons grossi, nous avons mouillé le désert, acidifié la pluie, créé des clones, franchement on peut dire qu’on s’est bien amusés.
On a réussi des trucs carrément épatants, très difficiles, comme faire fondre la banquise, glisser des bestioles génétiquement modifiées sous la terre, déplacer le Gulf Stream, détruire un tiers des espèces vivantes, faire péter l’atome, enfoncer des déchets radioactifs dans le sol, ni vu ni connu. Franchement on s’est marrés. Franchement on a bien profité. Et on aimerait bien continuer, tant il va de soi qu’il est plus rigolo de sauter dans un avion avec des tennis lumineuses que de biner des pommes de terre. Certes. Mais nous y sommes.
À la Troisième Révolution. Qui a ceci de très différent des deux premières (la Révolution néolithique et la Révolution industrielle, pour mémoire) qu’on ne l’a pas choisie.
« On est obligés de la faire, la Troisième Révolution ? » demanderont quelques esprits réticents et chagrins.
Oui. On n’a pas le choix, elle a déjà commencé, elle ne nous a pas demandé notre avis. C’est la mère Nature qui l’a décidé, après nous avoir aimablement laissés jouer avec elle depuis des décennies. La mère Nature, épuisée, souillée, exsangue, nous ferme les robinets. De pétrole, de gaz, d’uranium, d’air, d’eau.
Son ultimatum est clair et sans pitié: Sauvez-moi, ou crevez avec moi (à l’exception des fourmis et des araignées qui nous survivront, car très résistantes, et d’ailleurs peu portées sur la danse).
Sauvez-moi, ou crevez avec moi. Évidemment, dit comme ça, on comprend qu’on n’a pas le choix, on s’exécute illico et, même, si on a le temps, on s’excuse, affolés et honteux. D’aucuns, un brin rêveurs, tentent d’obtenir un délai, de s’amuser encore avec la croissance.
Peine perdue. il y a du boulot, plus que l’humanité n’en eut jamais. Nettoyer le ciel, laver l’eau, décrasser la terre, abandonner sa voiture, figer le nucléaire, ramasser les ours blancs, éteindre en partant, veiller à la paix, contenir l’avidité, trouver des fraises à côté de chez soi, ne pas sortir la nuit pour les cueillir toutes, en laisser au voisin, relancer la marine à voile, laisser le charbon là où il est – attention, ne nous laissons pas tenter, laissons ce charbon tranquille -, récupérer le crottin, pisser dans les champs (pour le phosphore, on n’en a plus, on a tout pris dans les mines, on s’est quand même bien marrés).
S’efforcer. Réfléchir, même. Et, sans vouloir offenser avec un terme tombé en désuétude, être solidaire. Avec le voisin, avec l’Europe, avec le monde.
Colossal programme que celui de la Troisième Révolution. Pas d’échappatoire, allons-y. Encore qu’il faut noter que récupérer du crottin, et tous ceux qui l’ont fait le savent, est une activité foncièrement satisfaisante. Qui n’empêche en rien de danser le soir venu, ce n’est pas incompatible. À condition que la paix soit là, à condition que nous contenions le retour de la barbarie, une autre des grandes spécialités de l’homme, sa plus aboutie peut-être.
À ce prix, nous réussirons la Troisième Révolution. À ce prix nous danserons, autrement sans doute, mais nous danserons encore.

Fred Vargas.
L’humanité en péril.
Flammarion, 2019.

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