La plupart des hommes aiment la paix; non pas tant par la peur que par un goût de l’ordre et de l’équilibre; et si ce goût n’était pas bien naturel, la souveraineté de l’homme sur les bêtes et sur les choses serait inexplicable. Ceux qui disent que la guerre est partout, et qui apportent comme preuve les colères, les violences, les haines, les rivalités, les ruses, argumentent à côté. Car il n’y a pas de plus mauvais animal de guerre qu’un voleur, un jouisseur et, en résumé, un homme qui se voit au centre du monde et tire tout à lui. Un tel homme fera un bon empereur peut-être, mais certainement un mauvais soldat. La guerre est une mystique, une épopée, une jeunesse, une ivresse, une folie, mais nullement une réaction de l’amour de soi; c’est assez clair. Ainsi toutes les passions, même criminelles, contre lesquelles s’exercent la justice et la police, sont étrangères à la guerre. Ce sont les justes, les sages et les poètes qui font le mieux la guerre; enfin les plus beaux attributs humains se retrouvent là. Il n’y a point de guerre dans le monde animal; point de paix non plus. Exceptons les fourmis; mais convenons aussi qu’elles offrent des vertus de coopération, c’est-à-dire des vertus de paix.

Paix et guerre se ressemblent; au contraire, il n’y a que des rapports lointains entre la faiblesse et la paix, comme aussi entre la férocité et la guerre.
Donc quand on dit que la plupart des hommes aiment la paix, on est bien loin d’avoir dit qu’ils ont horreur de la guerre. Il est vrai qu’ils ne la veulent point et même qu’ils la repoussent; ils n’en sont pas moins dans la disposition de la faire si l’événement les y jette. Une guerre ne peut commencer que par l’obéissance, et l’obéissance est une vertu de paix. Une guerre ne peut durer que si les hommes aiment réellement autre chose qu’eux-mêmes; or c’est cette poésie naturelle qui fonde la paix aussi. L’ordre ne tient que par cette disposition à se priver à toute minute d’une foule de choses qu’on aimerait; celui qui n’y parvient pas est voleur et déjà assassin; et du reste mauvais soldat, comme je disais. Il n’est donc que trop facile de faire voir, chez le plus farouche ennemi de la guerre, encore la guerre, toujours la guerre. Et croire que des mœurs plus douces et des cœurs plus justes nous éloignent naturellement de la guerre, voilà sans doute l’erreur capitale. Plus l’homme est sociable plus il est guerrier. Pacifiste, tu feras la guerre demain, si l’ambitieux, si le diplomate jouent librement leur détestable jeu. Tout dépend donc ici des pouvoirs publics; et dans le fait, c’est ici qu’on les voit le plus jaloux de leur droit royal; mystérieux, fermés et secrets. Et c’est là que doit porter tout l’effort des pacifistes; car les vices et les passions des gouvernants ont le terrible pouvoir de lancer au carnage le plus pur et le plus noble des forces humaines.
Je citerai encore plus d’une fois la parole lumineuse de Vauvenargues: «Le vice fomente la guerre, la vertu combat».

Alain.

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