Extraits philosophiques

Consolation

J’ai longtemps été aveugle à la consolation. En tant que psychiatre, je me contentais de soigner ; en tant qu’auteur, d’expliquer et d’encourager ; en tant qu’humain, de réconforter.

Un jour, je suis tombé malade, gravement, et je me suis dit que ma vie allait peut-être se terminer plus vite que je ne l’avais prévu. Cela ne m’a pas rendu anxieux, plutôt triste de quitter cette existence avant de m’en être lassé. Et cette tristesse ne m’a pas replié sur moi, mais m’a poussé à observer ce monde plus attentivement encore. Comme toutes les personnes menacées par la mort, j’ai trouvé que la vie était belle. Et comme beaucoup d’entre elles, j’ai découvert que j’avais un besoin immense de consolation : dans ma grande fragilité, du corps et de l’esprit, le moindre sourire, le moindre chant d’oiseau, le moindre copeau de bienveillance ou de beauté me faisaient un bien infini.

De retour chez moi après mes hospitalisations, j’ai mis de l’ordre dans mes papiers (on ne sait jamais…). Et en rangeant de vieux livres de psychiatrie pour les donner, je suis tombé sur un petit marque-page dédicacé par un de mes anciens patients de Toulouse, un homme tourmenté, toxicomane, bipolaire, que j’aimais beaucoup… J’avais le plus grand mal à le soigner et à le stabiliser, mais il ne voulait voir personne d’autre que moi, et revenait presque toujours en consultation, même quand il était en sale état. Parfois, il disparaissait quelque temps, quand il avait trop honte de lui pour venir me voir.

Sur le marque-page étaient écrits ces mots : « Cher Docteur André, merci pour votre patience à mon égard et pour la grande confiance que vous me donnez lorsque je suis avec vous. Philippe. » Philippe* a fini par se suicider, quelque temps après mon départ de Toulouse ; c’est son compagnon qui me l’a appris.
À cet instant, laissant défiler le souvenir de nos séances de thérapie, je me suis dit que j’avais échoué à le guérir (c’est vrai qu’il ne m’y aidait guère) mais que j’avais, presque toujours, réussi à le consoler. Sans le savoir.

Lorsque j’avais du mal à guérir mes patients, il m’arrivait de me demander pourquoi ils revenaient tout de même me voir, fidèlement, et avaient l’air heureux, malgré tout, de ces retrouvailles. Je me disais qu’à leur place j’aurais sans doute cherché un autre médecin. J’étais alors aveugle à la consolation, plein de ma conviction qu’un bon soignant ne pouvait se satisfaire que de guérison. Je n’avais pas encore compris que, à côté de la science et de la bienveillance, je pouvais apporter d’autres choses aux patients pour les aider et les consoler : douceur, fraternité, sincérité, spiritualité… Je les leur donnais sans doute, au moins en partie, mais à mon insu. Focalisé sur le bien que je n’arrivais pas à faire (guérir), je méconnaissais celui que je faisais (consoler).

Finalement, malgré la maladie, je suis toujours là. La mort m’a pris dans le creux de sa main, puis m’a reposé dans la vie. Comment expliquer que je ne sois pas traumatisé et anxieux de cet épisode, mais apaisé et plus heureux de vivre encore ?
Peut-être parce que j’ai découvert la consolation, qui, bien plus qu’un réconfort passager, est un moyen de vivre avec les orages, une déclaration d’affection, une chanson douce qui remet en lien avec le monde, le monde tout entier, avec ses beautés et ses adversités.
Comme un fil rouge, elle court tout au long de notre vie, depuis notre naissance jusqu’à notre mort. Nous ne cessons de la côtoyer et d’avoir besoin d’elle : de manière ouverte, lorsque nous sommes enfants ; secrètement, lorsque nous devenons grands.

Les consolations, c’est tout ce que l’on espère, ou que l’on offre, quand le réel ne peut être réparé. C’est tout ce qui nous relève, écarte pour un instant nos désespoirs et nos résignations et ramène doucement en nous le goût de la vie.

Puisse cet ouvrage ne pas être seulement un livre sur la consolation, mais aussi un livre consolateur…

* Tous les prénoms des personnes citées dans ce livre ont été modifiés.

Christophe André.
Consolations.
L’Iconoclaste, 2022.

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