Diplôme

J’ai passé la moitié de ma vie à courir après un diplôme. Ce n’était pourtant pas une thèse de doctorat, de celles qui restent en chantier toute une vie et couronnent enfin une brillante carrière universitaire : non, ce n’était qu’un modeste diplôme d’assistante sociale.

Ce mot « diplôme », pour moi, c’est d’abord une chanson. Une chanson que le moniteur avait composée et nous faisait chanter en classe après l’hymne national. Elle célébrait l’exploit d’un héros local, Fidèle Rwambuka, qui fut le premier des autochtones du Bugesera à obtenir un diplôme, ce qui lui valut d’être le premier bourgmestre natif de la commune de Nyamata.
Nous chantions l’éloge de Rwambuka, le diplômé, avec plus de conviction et d’enthousiasme que l’hymne national.
Fidèle Rwambuka !
Reka tumurate, tumuvuge ibigwi !
Idipolomi nziza, yazanze
Yayikuye Gisaka.
N’umuhungu wa Mihigo,
Yavukiye hano iwacu, i Musenyi.
Impundu ! Impundu ! Impundu !
Ganza Iteka.

Fidèle Rwambuka !
Soyons fiers de lui !
Célébrons sa bravoure !
Le beau diplôme, il l’a obtenu dans le Gisaka.
Et il l’a rapporté chez nous.
C’est le fils de Mihigo,
Il est né ici, il est de chez nous, de Musenyi.
Hourra ! Hourra ! Hourra !
Sois notre héros à jamais.
Petite fille, je chantais avec ardeur notre héros, ma petite poitrine se gonflait d’orgueil, comment aurais-je imaginé qu’en 1992 il serait le premier à organiser le massacre des Tutsi de Nyamata, prélude au génocide de 1994 ?

Mon père, quand je rentrais de l’école, me donnait aussitôt l’ordre de garder mon uniforme et de lui rechanter la fameuse chanson. En fait, elle servait d’introduction à l’un de ses éternels discours sur la nécessité d’aller à l’école et d’obtenir un diplôme. Il ne précisait jamais lequel et, de mon côté, je ne savais pas au juste ce que recouvrait ce mot magique, idipolomi. « En tout cas, concluait papa, c’est ce papier, si tu l’as un jour et il te le faudra, idipolomi nziza, un beau diplôme, c’est ce qui te sauvera de la mort qui nous est promise, garde-le toujours sur toi comme le talisman, ton passeport pour la vie. »

Un si beau diplôme.
Scholastique Mukasonga.
Gallimard, 2018.

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