Vaincre les peurs

La philosophie peut-elle vraiment nous permettre d’en finir avec les peurs, de les terrasser, comme saint Georges son dragon, pour vivre enfin dans la sérénité la plus parfaite ? Des doctrines, plus ou moins dérivées de la psychanalyse, des spiritualités orientales ou des théories du « développement personnel » n’hésitent pas à faire miroiter à tous les malheureux de la terre les vertus de l’« art du bonheur ». Je ne crois guère à ces fables. Le philosophe n’est pas un sage, encore moins un gourou. Aimer la sagesse, c’est la désirer, la chercher, non la posséder et, s’il y a victoire sur les peurs, ce n’est certainement pas en un sens triomphaliste qu’il faut l’entendre. Le sage authentique ne promet rien ni ne harangue les foules : il se contente de vivre et cela lui suffit. Comme Épictète, j’avoue ne l’avoir jamais rencontré. La vérité, bien sûr, c’est qu’on n’en a jamais fini avec les peurs. Et cela vaut pour chacun d’entre nous, comme pour les trois discours qui prétendent aujourd’hui encore les affronter : le religieux, le psychanalytique et le philosophique.
Voyez autour de vous les croyants. À quelques exceptions près — qu’à titre personnel je n’ai jamais rencontrées non plus —, je ne les vois pas fous de joie à l’annonce de la mort d’un fils, d’une mère, d’un mari ou d’un frère. Or, en bonne théologie, ils devraient pourtant s’en réjouir, la fêter même comme une chance merveilleuse pour le défunt qui s’en retourne enfin auprès de son Dieu et s’en trouve ainsi délivré des souffrances terrestres. Les consolations qu’offre la religion ne sont pas douteuses. Qu’elle supprime pour autant la peur de la mort ne me paraît en rien corroboré par la réalité observable…
Voyez encore ceux qu’une longue analyse aurait dû pour le moins débarrasser de quelques-unes de leurs phobies les plus envahissantes et les moins raisonnables : peur infantile du noir, des souris, des ascenseurs, des algues au fond de l’eau… La vérité, c’est qu’après vingt ans passés à converser avec un psy, il n’est pas rare, j’en ai quelques échantillons bien précis en tête, que ces petits symptômes d’angoisse soient toujours en place comme au premier jour…
Quant à la philosophie, Épictète avait déjà l’honnêteté de le concéder, il est fort possible qu’elle n’ait jamais engendré un seul sage, ni réussi à déprendre tout à fait aucun homme des peurs qui l’habitent. Spinoza nous parle de la béatitude à laquelle parvient celui qui accède à la sagesse suprême, à la « connaissance du troisième genre », mais nul n’a jamais vu, ni de près ni de loin, à quoi elle ressemblait ni en quoi cette fameuse pensée du troisième type pouvait bien concrètement consister. Voilà pourquoi je préfère, à tout prendre, les philosophies qui ne promettent pas le bonheur. J’ai quelques amis spinozistes, je ne les trouve ni plus sereins ni plus joyeux que le premier cartésien venu. Quant à l’amor fati de Nietzsche, l’amour du présent tel qu’il est, on peut bien le conseiller à celui qui, au Rwanda ou ailleurs, voit ses proches découpés en morceaux et baignant dans leur sang, je doute fort que cela lui soit d’un grand secours…
Alors, me direz-vous, à quoi bon la philosophie ?
Face aux peurs qui rétrécissent la vie, qui la rendent moins libre et moins joyeuse, elle n’est ni une béquille ni un médicament. Pourtant, à tort ou à raison, je la crois plus lucide, moins illusoire si l’on veut, que la religion, et plus fondamentale, moins « technicienne », que la psychanalyse qui s’en tient au « comment » sans jamais accéder au « pourquoi ». Bien entendu, elle ne nous donne aucune solution clefs en main, ni ne nous dispense de la peine de vivre et de penser par nous-mêmes, mais elle peut, comme nulle autre, nous aider, sinon à supprimer, du moins à apprivoiser une réalité dont je vois mal comment elle pourrait ne pas nous effrayer.
Je pense sur ce dernier point le contraire exact de Freud, lorsque, dans une lettre à son ami Fliess, il déclare tranquillement que « lorsqu’on commence à se poser les questions portant sur le sens de la vie et de la mort, on est malade, car tout ceci n’existe pas de manière objective ». Pas de manière objective ! Comment peut-on dire quelque chose de plus faux, de plus dogmatique et de moins réfléchi ? Une maladresse, une chute, un microbe, et vous voilà privé des êtres qui vous sont le plus chers : cela n’est-il pas l’objectivité même ? Il suffit de nous voir, petits morceaux de chair rose ou brune entourée d’une fine pellicule de peau que la moindre blessure expose à la souffrance et à la mort. Ah oui ! en effet, nous sommes bien fous d’être quelque peu inquiets, légèrement soucieux… À moins que ce ne soit notre grand psychanalyste qui s’égare dans ses propres fantasmes lorsqu’il prétend que l’angoisse est pathologique, alors qu’elle est le signe même de la lucidité.
Anéantir les peurs ? N’y pensons même pas. Mais nous pouvons, plutôt que de les nier comme Freud ou de les fuir dans les refuges de la religion, apprendre à vivre avec, voire, comme le judoka fait de son ennemi, les retourner parfois à notre profit, en faire des moteurs de la pensée et de l’action, bref, les apprivoiser. Comme le renard du Petit Prince qui, de sauvage au départ, aspire à entrer dans la sphère de l’amitié, les peurs nous obligent à progresser. Tout marin qui, après une traversée difficile, rejoint la tranquillité d’un port en a l’expérience : chaque fois que nous parvenons à surmonter une peur, nous nous sentons plus libres et, sinon plus heureux, du moins plus sereins. Contrairement à ce que recommande Freud, il faut penser à la mort, se familiariser avec elle, réfléchir encore et toujours à ce que la finitude nous impose de vivre avec ceux que nous aimons et dont nous serons un jour ou l’autre séparés. Nous aider à le faire de la façon la plus consciente et lucide qui soit, voilà, me semble-t-il, ce que la philosophie, modestement, peut promettre. C’est peu ou beaucoup, comme on voudra, mais c’est cela.

Luc Ferry.
Vaincre les peurs.
Odile Jacob, 2017.

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