Dans l’un de ses grands livres, Giuseppe Capograssi mettait en garde dès les années cinquante du dernier siècle contre les dangers, toujours plus grands estimait-il, qui menacent la vie humaine en la rendant futile: au-delà de « la multiplication des objets inutiles », il voyait monter « la possibilité technique de spectacles en tous genres et tous extérieurs et frivoles mis à la portée de chacun pour qui tout devient spectacle extérieur et frivole », sans oublier «les jeux en tous genres, avec le goût puéril de la compétition qui s’ensuit, devenus intérêt central de la vie, dans le but, dirait-on, d’oublier la vie. » Très intéressant: contrairement au préjugé contemporain, à ce que suppose Monsieur Macron quand il s’abaisse à donner pour ambition aux jeunes de devenir milliardaires, le penseur italien renvoie le goût de la compétition à la puérilité. Lhomme qui voue sa vie à la compétition, qui passe son temps libre devant des spectacles de compétition, celui qui tient la vie pour une compétition, n’a jamais grandi, n’est jamais parvenu à arracher son âme à la puérilité. Le football contemporain – ce football trois zéro, très différent de l’aimable jeu qui fleurissait du vivant de Capograssi – est engendré par le croisement du spectacle et de la compétition. Son effet, alors, n’est-il pas, pour extrapoler à partir du propos de Capograssi, de maintenir les hommes dans la puérilité? Par l’émerveillement l’enfance est poétique; par ses limitations, elle est puérile. Garder son âme d’enfant maintient le sérieux de la vie; stationner dans la puérilité éloigne de toute vraie vie.
Le football est aussi une parodie de religion, tout en squattant la place de pouvoir spirituel moderne.

Qui le peut nier? – la Coupe du monde de football est bien cette assemblée universelle (toute l’humanité concentrée autour du calice, cette coupe Jules Rimet, que les vainqueurs, tels le prêtre catholique pendant l’office, élèvent fièrement vers le ciel, bras tendus, le jour de leur victoire) – mais, aucun message spirituel ou intellectuel ne s’en dégage, aucun espoir pour l’humanité, aucune promesse pour la condition humaine, ne sortent de cette cérémonie, qui ne célèbre que le culte du spectacle et de ses idoles, celui des marques et de leurs logos, et, par-dessus tout, la loi du plus fort. Homo homini lupus : ce culte se manifestant dans cette cérémonie involontairement parodique, est le culte du lycanthrope, de l’homme loup pour l’homme, et non celui de l’incarnation de Dieu en l’homme, non celui du fils de l’homme. Le football est la parodie mercantile et vide, pitoyable et dérisoire, faite de toc et de truquages, maçonnée d’argent et de publicité, de marketing et de communication, couverte de kitsch, de l’idéal catholique: la réunion dans une église universelle, la communion autour d’un calice, la liturgie autour de personnages hissées à une forme de sacralité. Un peu à la façon des idoles du show-business, les footballeurs forment une sorte frelatée de caste sacerdotale, si l’on veut, la liturgie en toc des événements sportifs le suggère; mais c’est une caste sacerdotale au rabais, qui n’a rien à transmettre.

Robert Redekker.
Peut-on encore aimer le football ?
Éditions du rocher, 2018.

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