Les peuples n’ont jamais que le degré de liberté que leur audace conquiert sur la peur.
STENDHAL

Voilà près de 12 ans que j’ai publié pour la première fois la métaphore de la grenouille qui cuit à petit feu dans sa marmite. Elle est aujourd’hui présente sur plus de 10 000 pages web, et le livre où elle figure a été traduit en 10 langues, indiquant par là combien sa symbolique reste d’actualité.
Ces 12 ans ont largement confirmé le principe qu’elle illustre: la lente dégradation d’une situation, dégradation si progressive qu’elle échoue à susciter une réaction. On observe en effet cc phénomène dans des domaines aussi multiples et variés que la médecine, l’environnement, la politique, l’agriculture, le social ou encore l’éducation.

La multiplication incessante des lois dans tous les domaines a progressivement transformé la fraîche marmite démocratique des années 80 en une décoction tiède et oligarchique, aujourd’hui, qui demain risque de devenir un alambic totalitaire bouillonnant, si nous ne réagissons pas. Chacune de ces réductions successives de liberté est relativement anodine en soi, comme chaque degré de plus dans l’eau de la marmite, mais leur somme finit pourtant par atteindre quelque chose de très inconfortable, qui sera bientôt insupportable.
Le monde d’aujourd’hui est aux mains des législateurs d’une part – soumis à l’influence des lobbies industriels – et des avocats d’autre part qui permettent aux plus puissants de se sortir de toutes les mauvaises passes. Des lois dictées par des intérêts minoritaires sont régulièrement imposées à la majorité depuis Paris ou Bruxelles, venant grignoter toujours plus ce que chaque citoyen est encore libre de faire, de dire, et bientôt de penser. Je ne vais pas noircir inutilement du papier à refaire le bilan détaillé de la situation actuelle que chacun de nous peut dresser par soi-même.

Si je reprends la plume sur ce sujet aujourd’hui, c’est parce que je m’interroge, comme vous, sur ce qu’il convient de faire ensemble par rapport à cette lente érosion de nos valeurs et de notre qualité de vie, que nous sommes nombreux à observer, mais incapables jusqu’ici d’enrayer vraiment. Les pouvoirs économiques et politiques ont pour l’instant réussi à imposer leurs diktats. Il serait à la fois facile et tentant de leur faire porter le chapeau des problèmes actuels: une vision systémique nous montre pourtant que nous avons tous notre part de responsabilité (ou d’irresponsabilité) dans cette situation.

Alors, comment pouvons-nous sortir de la marmite avant d’y bouillir? Non pas individuellement, mais massivement.
Comment pouvons-nous – plus encore – aller baisser ou éteindre le feu sous la marmite, pour tous ceux qui n’ont pas (encore) la capacité d’en sortir ?
C’est peut-être du côté d’une autre métaphore que se trouve un début de solution.

Le bambou chinois
Autant la métaphore de la grenouille inquiète, autant celle du bambou chinois nous redonne de l’espoir. Succinctement, ce bambou a la particularité, à partir du moment où on le sème, de mettre 5 ans – pendant lesquels rien ne daigne sortir du sol- avant de faire une pousse spectaculaire de 15 mètres la cinquième année. Pourquoi ce délai et ce rattrapage incroyable? Parce qu’il a passé tout ce temps à tisser un formidable réseau de racines souterraines invisibles à nos yeux, qui lui donnent ensuite la force de réussir cette percée exceptionnelle.
Cette métaphore illustre un type de phénomènes important et souvent négligé : ces préparations lentes et silencieuses, qui se font à l’insu de tous, mais qui, le moment venu, provoquent des changements aussi soudains que puissants et radicaux.

Olivier Clerc.
La grenouille qui ne savait pas qu’elle était cuite.
Marabout, 2017.

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