La globalisation a des conséquences semblables sur la production culturelle et sur les arts. Il y a encore quelques dizaines d’années, c’étaient les maisons d’édition – Alfred Knopf, Robert Strauss ou Robert Giroux aux États-Unis, Samuel Fischer en Allemagne ou Gallimard en France -, dont les propriétaires s’intéressaient profondément à la littérature, connaissaient et encourageaient personnellement leurs auteurs, qui définissaient la production éditoriale. L’économie de l’édition permettait de publier des livres qui se vendaient à quelques milliers d’exemplaires et de placer la qualité littéraire et intellectuelle au-dessus des sollicitations du marché de masse.

En quelques décennies, les économies d’échelle se sont imposées. Les éditeurs indépendants ont été achetés par de grandes entreprises qui les ont agglomérés aux turbines de l’infodivertissement global. Aujourd’hui, une poignée de géants de l’infodivertissement, notamment Viacom, Sony et Bertelsmann, possèdent une grande partie des principaux éditeurs; et les gestionnaires de l’édition internationale n’ont pratiquement aucun rapport personnel avec les livres et la littérature. Lorsque les éditeurs jusqu’alors indépendants sont rachetés, leur fonds est souvent sauvagement amputé en fonction du seul chiffre des ventes, privant ainsi auteurs et lecteurs de titres précieux.

Entre-temps, on a assisté au déclin et à la mort de la plupart des libraires indépendants, remplacés par des géants comme Barnes & Noble, Waterstone, la FNAC et, bien sûr, le mastodonte d’Internet Amazon. En conséquence, les éditeurs se disputent férocement les rayons les plus en vue dans ces chaînes de distribution, dont le pouvoir de négociation est si grand qu’elles peuvent faire modifier le titre et la couverture des ouvrages.

La musique et le cinéma n’ont pas été épargnés par cette évolution. Quelques majors du film, du disque et de la télévision par câble concentrent un pouvoir considérable. Ainsi est née ce que John Seabrook appelle la« Nobrow Culturel » (approximativement, « culture indifférenciée») dans laquelle les considérations commerciales l’emportent sur les jugements de qualité au point que la seule valeur qui subsiste en fin de compte est le chiffre des ventes ou le nombre de spectateurs. Ce qu’on appelle parfois par euphémisme la « démocratisation du goût» signifie en fait que le marché pousse à produire ce qui plaît au plus petit dénominateur commun.

Carlo Strenger.
La peur de l’insignifiance nous rend fous.

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