Dans mes livres, j’ai donné des nouvelles de ma famille. De mon père, il n’a jamais tué personne. De la mère de mes enfants, pour qui le poète est devenu paysan. De mes deux garçons, maintenant ils savent où on va papa. De ma femme, qui m’a laissé veuf inconsolable, et de ma fille, devenue la servante du Seigneur.
Pas de nouvelles de ma mère. Elle est la seule que je n’ai pas encore eue dans mon collimateur.
Pourquoi maintenant ? Parce que je suis vieux. C’est toujours chez leur mère que se réfugient les gangsters après leur dernier coup.
Surtout, je voulais garder le meilleur pour la fin.
Ma mère était réservée et discrète. Elle n’aimait pas parler d’elle ni qu’on parle d’elle. Elle n’a jamais eu un rôle-titre, pourquoi serait-elle devenue le titre d’un livre ?
Dans sa famille, le rôle-titre, c’était sa mère ; dans son ménage, c’était mon père ; après la mort de mon père, ça a été un peu moi. J’étais l’aîné, pas le cadet de ses soucis, mais peut-être son préféré.
Elle a toujours laissé passer les autres devant. Aujourd’hui, je lui donne la place d’honneur, je la mets devant. Je vais lui écrire un livre dont elle sera l’héroïne.
« Une héroïne est une jeune fille avec qui il est agréable de vivre dans un livre1. »

*

Ma mère s’appelait Marie-Thérèse ; Marie comme la Vierge, Thérèse comme la petite sainte de Lisieux qui passait sa wassingue sur le carrelage du couvent en priant Dieu.
Élevée dans l’encens et l’odeur de sainteté, elle n’a pas eu une jeunesse folichonne, elle ne devait pas rire tous les jours dans sa famille.
Sa mère s’appelait Delphine, nous l’appelions « bonne-maman d’Arras ». Elle était austère, pas très rigolote, plutôt bigote, un peu froide et pas conductrice de la chaleur. Notre père, qui n’est pas aux cieux, quand il était fatigué, la traitait de grenouille de bénitier et lui disait d’aller coucher avec ses chanoines.
Bonne-maman adorait les bonnes sœurs. Il y en avait souvent à la maison. Quand elle les recevait, elle retournait vers le mur la statuette en bronze qui était dans le salon. Le Manneken Pis ne devait pas montrer son zizi.
Bonne-maman avait un directeur de conscience, il s’appelait le chanoine Vittel. C’était de l’eau plate. Il était tout blanc comme une hostie, ses cheveux, son visage. Sa voix aussi était blanche. Il parlait doucement, il avait l’air d’un saint, comme s’il était déjà au ciel. Quelquefois, quand bonne-maman était souffrante, il lui livrait à domicile le Saint-Sacrement. Il avait Jésus à la ceinture, il le portait dans un sac banane brodé de fil d’or. Quand on le croisait dans la maison, on devait se mettre à genoux, joindre les mains, baisser la tête.
Pas question de regarder Dieu dans les yeux.

Ma mère du Nord.
Jean-Louis Fournier.
© Éditions Stock, 2015.

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