Tranches de vie

Une vitrine entière est consacrée à mes livres. L’attachée de presse est ravie.
– La salle est pleine, dit-elle.
Nous montons trois étages de l’immeuble voisin et, une fois dans l’appartement, je constate qu’elle a raison et à nouveau, j’ai peur. Mais je vois, installé au premier rang, le père Deau qui me voit aussi et qui m’adresse un lumineux sourire. J’ignorais sa présence, elle m’apaise.
– Tout va bien se passer, me souffle Pepito.

Le professeur d’université qui doit dialoguer avec moi réclame un verre de whisky. Il a l’air de quelqu’un d’arrogant, voire de méprisant. Pas de moi en particulier, mais de la terre entière.
– Vous n’êtes pas la bienvenue à Bordeaux, à ce que je crois comprendre. Mais j’aime votre livre.
Il me tend un autre verre de whisky :
– Ça vous fera du bien.
Nous buvons.
– Allons-y, dit-il en me poussant dans la salle.

Une estrade, une table, deux chaises et deux micros qui ne marchent pas. « On parlera plus fort », dis-je en retrouvant mes réflexes d’actrice.
Ses questions sont intelligentes, parfois un peu agressives comme s’il ne pouvait pas s’en empêcher. Je lui réponds du tac au tac, histoire de lui montrer que moi aussi, je peux mener le jeu. Il apprécie. De ce jour-là naîtra une amitié qui dure encore aujourd’hui.

Le public demeure impassible. Seuls le père Deau et Pepito, à demi dissimulé dans l’embrasure d’une porte, sourient à certains de nos échanges. Quand vient le moment de leur donner la parole, je les sens se raidir. Puis quelques-uns se décident.

Dans la ville natale de François Mauriac, c’est de François Mauriac qu’on parle. Cela semble détendre l’atmosphère. Des femmes lèvent le doigt. Elles n’ont pas lu mon livre mais se disent choquées par ce qu’on leur en a dit. Parler de l’amant de ma mère et de la maîtresse de mon père, cela ne se fait pas. Le père Deau, sur sa chaise, s’agite. Il se retient d’intervenir, se contente de poser des questions d’ordre littéraire. Que je l’appelle « mon père » impressionne la salle. J’ai donc un prêtre pour allié ? Mais on les sent toujours aussi méfiants à mon égard. Une question de plus sur le comportement « immoral » de mes parents le fait soudain exploser. Il se lève et fait face à la salle.

– Ce livre est d’une grande pudeur. Il est plein d’amour et de larmes. D’amour pour ses parents décédés qu’elle ne juge jamais. Les larmes dont je parle sont contenues. L’auteur ne s’apitoie ni sur elle, ni sur eux, ce qui le rend particulièrement émouvant pour ses lecteurs.
Un brouhaha agite la salle. Ils sont surpris. Certains s’obstinent à se dire choqués par un livre qu’ils n’ont pas lu et d’autres avouent qu’ils l’ont aimé, même s’ils n’osaient pas le dire d’emblée. Le père Deau continue à le défendre. Il évoque nos lointaines années à Caracas, ma mère qu’il appréciait tant. L’heure prévue pour cette rencontre est dépassée depuis longtemps et une libraire nous annonce qu’il nous faut conclure. C’est encore le père Deau qui s’en charge en se tournant vers moi :

– Je suis fier de vous, ma petite Anne, fier et heureux.
Il m’applaudit et une grande partie de la salle le suit. Beaucoup se mettent sagement en rang pour acheter mon livre et me le faire dédicacer. Le professeur cède sa place au père Deau et va se servir du whisky. Pepito par signes me demande si j’en veux et, devant mon hochement de tête, apporte deux verres : un pour moi et un pour le père Deau. Celui-ci proteste à peine.
– Quel bateleur vous faites, père Deau ! On ne va plus pouvoir se passer de vous.

Plus tard, quand nous nous retrouverons en tête à tête pour dîner à nouveau au Noailles, Pepito dira avec admiration :
– Il a retourné la salle. L’opinion est pour toi, maintenant.

Anne Wiazemski.
Un saint homme.
Gallimard, 2017.

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