Changement de paradigme

LE CHÔMAGE N’EST PAS UN PROBLÈME

Alors que la production de richesses s’est accrue à un rythme inégalé ces cinquante dernières années, la place du travail humain nécessaire s’est parallèlement réduite. L’équation est contre-intuitive mais imparable: moins d’effort humain pour produire plus et mieux. Donc de plus en plus de chômage. Cette situation d’abondance objective a ainsi, paradoxalement, engendré une crise économique et sociale majeure, qui a progressivement dégénéré en crise morale et politique. Nous sommes au désespoir de ne plus avoir à travailler tant nous nous sommes habitués à cette nécessité aussi vieille que l’avènement de l’homme. Le chômage de masse a ainsi unanimement été reconnu comme la calamité de notre temps.
Et les choses ne sont pas près de s’arranger. Les experts du Forum économique mondial de Davos ont rendu en janvier 2016 un rapport «alarmant» sur L’Avenir du travail.

Ils estiment que dans les 15 pays les plus industrialisés, qui représentent plus de 60 % des salariés planétaires, 5,1 millions d’emplois devraient disparaître à l’horizon de 20201. Et la seule cause notable, pointe le rapport, est le progrès technologique. En d’autres termes, c’est le remplacement de l’homme par la machine. Ajoutons que le rapport, qui semble surtout se focaliser sur les emplois automatisables, est sans doute en dessous de la réalité. Car toutes les catégories de salariés sont touchées. Il ne s’agit plus seulement d’automatisation mais d’une robotisation intelligente, adaptative et même empathique. Des algorithmes de plus en plus complexes et spécialisés permettent à la machine d’interagir subjectivement avec l’homme, de faire des arbitrages, de prendre des décisions.
Cette technoscience décisionnelle et empathique change notre rapport au monde. Avant de poser des questions éthiques et métaphysiques, elle se traduit par une transfor-mation concrète de notre situation existentielle qui n’est en rien prise en compte par les politiques. Bien au contraire. Les gouvernements font des diagnostics partiels ou erronés comme s’ils cherchaient à se mentir à eux-mêmes. Pour les uns, le problème viendrait de la désindustrialisation, qui serait elle-même un effet pervers de la globalisation économique. La main-d’œuvre à bas coût des pays pauvres concurrencerait déloyalement nos propres travailleurs et nos valeureuses entreprises. Certains en appellent donc à des mesures protectionnistes nous incitant à nous retrancher derrière nos frontières nationales. Seule façon, d’après eux, de lutter contre cette menaçante mondialisation. Certains voudraient aussi stopper l’immigration pour garder précieusement pour «nous» le peu d’emplois qu’il nous reste.
Le cœur des programmes politiques, de droite comme de gauche, s’est emballé, au rythme d’une seule quête éperdue: la «création d’emplois». Un vocabulaire fétichisant l’emploi est apparu, comme s’il s’agissait d’une richesse en soi. L’expression «bassins d’emplois» suggère qu’il existerait des mines dont l’on pourrait extraire ce précieux métal. Certains en appellent solennellement à «sauver l’emploi» comme s’il s’agissait d’un individu sur le point de se noyer. Les politiques publiques se focalisent aujourd’hui obsessionnellement sur un tel sauvetage, oscillant entre partage du travail (retraites anticipées, 35 heures, etc.) et tentatives de fabriquer du travail (emplois aidés, incitations aux entreprises). Les uns prétendent que nous manquons de solidarité et de redistribution. Les autres que les entreprises sont trop pressées par l’impôt.

Les échecs à répétition de toutes ces politiques reflètent le refus d’accepter l’irrésistible réalité de la réduction progressive de la part du travail humain dans le système de production. En fait, nous nous piégeons nous-mêmes. Notre manque de perspective nous empêche de réaliser l’évidence. Ce n’est pas la globalisation le problème. Ni le progrès technologique. Ni la désindustrialisation. Ni l’immigration. Ni la fatalité. Ce n’est pas trop ou pas assez de temps de travail. Trop ou pas assez d’aide sociale et de redistribution. Il n’y a pas de solution au problème du chômage. Tout simplement parce qu’il n’y a pas de problème. Les gains de productivité faramineux qui ont permis la révolution industrielle ont déjà constitué avant tout une victoire sur la matière. La nouvelle productivité sans humain de la révolution postindustrielle nous place devant un nouveau palier. Plus radical encore. Un nouveau palier de l’histoire humaine, de l’histoire des rapports entre les hommes et l’environnement. C’est aussi un nouveau palier de l’histoire du vivant. Mais c’est avant tout une victoire de l’humanité que nous ne savons pas voir et dont nous ne pouvons pas apprécier, par conséquent, la valeur libératrice. Nous sommes paralysés devant cette prouesse humaine, nous refusant à amorcer le grand virage qui nous permettrait d’en récolter les fruits.

UN MONDE SANS EMPLOI
Le travail nous paraît être une planche de salut. Oubliant au passage le sens même du mot tripalium, instrument de torture. Oubliant que le travail nous a été imposé depuis des millénaires pour survivre. Nous nous sommes attachés à lui comme un prisonnier à son geôlier. La question du chômage et les réponses proposées sont parfois tellement absurdes qu’on ne peut pas ne pas supposer que, sous les apparences de rationalité économique, nous faisons face à un blocage psychologique de grande ampleur. Il faut dire que l’idée chrétienne de rédemption par le travail, que l’on trouve chez saint Augustin, puis chez saint Thomas d’Aquin, opposée à l’oisiveté forcément diabolique, s’est progressivement imposée tout au long du Moyen Âge européen jusqu’à l’époque moderne. L’entrepreneur protestant, acteur majeur du développement du capitalisme européen et américain, a été le plus grand promoteur de cette idée.

Mais justement, c’est le capitalisme, s’appuyant sur l’accumulation matérielle et le travail salarié, qui a atteint ses limites, pour laisser place à un nouveau mode de production plus efficace, plus écologique, plus créatif: le mode de production interactif. Il ne s’agit pas seulement de la robotisation qui rend inutiles un nombre grandissant d’emplois jusque-là occupés par les hommes. C’est aussi Internet, le numérique, la géolocalisation par satellite, qui ont fait émerger de nouvelles possibilités et de nouveaux comportements économiques. L’économie du partage – qu’elle soit collaborative ou coopérative – permet via Internet d’optimiser l’usage des transports, des logements, des objets manufacturés. Chacun peut aujourd’hui partager ses biens, laisser son appartement à un locataire très rapidement lorsqu’il est absent, prendre un passager dans sa voiture sur un trajet spécifique trouvé dans l’heure, louer demain un objet qu’il possède pendant le temps où il n’en a pas besoin. Les plateformes Internet qui permettent cette nouvelle rencontre de l’offre et de la demande se multiplient, et bouleversent la structure du marché. L’ensemble des courtiers, tiers de confiance, grandes centrales commerciales, et bientôt les banques, bref l’ensemble des intermédiaires, sortes de proxénètes de l’économie, perdent progressivement le pouvoir prééminent qu’ils avaient acquis dans le mode de production capitaliste. Le sens de la propriété s’en trouve même chamboulé.

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