Noir et blanc

IL ÉTAIT UN JOUR UN VILLAGE, et dans ce village deux sœurs. Non pas deux sœurs d’un même ventre, plutôt d’un même élan du cœur. Quand viennent les mêmes paroles, qu’elles sont dites au même instant, qu’on s’en étonne et qu’on en rit, et quand dans un même silence on entend la même chanson, n’est-on pas de la même famille? Leur père était, en vérité, l’innocent désir d’être ensemble. Ces deux-là étaient donc ainsi.

Elles avaient chacune leur champ. Seul un sentier les séparait. Elles pouvaient ainsi se parler, de l’un à l’autre, en travaillant, faire ensemble les mêmes pauses, partager les mêmes repas. Or voilà qu’un jour, vers midi, à l’heure où le soleil fait sa sieste, là-haut, sur la terrasse du bon Dieu, un drôle de diable apparut, baguenaudant sur le chemin.

Apparemment, c’était un homme, le pas dansant, léger, content. Ordinaire? Pas tout à fait. Il était vêtu d’un habit noir d’un côté et blanc de l’autre. À droite, soulier, pantalon (une jambe), veste, chemise blancs comme un sergent colonial, à gauche, soulier, pantalon (l’autre jambe), veste, chemise noirs comme un missionnaire en deuil. Il salua d’un geste large l’une et l’autre des deux amies et s’éloigna, le nez au vent. Dès qu’il fut passé:
– As-tu vu ? dit l’une, rieuse, étonnée. Bizarre, ce voyageur blanc.
Et l’autre:
– Tu veux dire noir.
– Mais non, voyons, il était blanc.
– Qu’est-ce qui te prend? Il était noir.
– Mais enfin, je ne suis pas folle.
– Tu as quand même la berlue.
– Allons donc, c’est toi qui dérailles!
Le ton monta jusqu’à l’aigreur, franchit prestement ce palier, grimpa d’un bond jusqu’à l’insulte. Elles s’en retournèrent au village sans cesser de se chamailler.
Les gens autour d’elles accoururent, leur demandèrent:
– Hé, ho, les sœurs, quelle mouche vous a piquées?
Elles répondirent noir et blanc. Aucune n’en voulut démordre, et le débat se fit méchant. Larmes, crachats, gifles griffues, criailleries échevelées, excitation de l’assemblée, et soudain silence ébahi. Un homme au milieu de la place chantait, tournait, les bras au ciel, une manche noire, impeccable, une autre blanche, immaculée.
– C’est lui! crièrent les deux sœurs.
– C’est moi, répondit l’étranger, fier comme un diable au paradis.
– Pourquoi nous as-tu tourmentées? Que t’avions-nous fait, mauvais bougre?
– Rien, les filles. J’aime jouer. J’aime qu’on crie, qu’on se dispute, qu’on s’étripe et meure pour moi. Cela me gonfle d’importance. Je suis le dieu des apparences.
Je suis le démon Vérité.

Henri Gougaud.

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