Art de l’étonnement

On m’a toujours dit: deviens quelqu’un! Étudie pour occuper un rôle respectable dans le monde! Cédant à ces pressions parentales et sociales, j’ai emmagasiné quantité de savoirs pour passer des diplômes puis gagner le mieux possible ma vie. Pour briller en société aussi. J’ai écrit des livres pour être reconnu. Il fallait que je me fasse un nom; j’ai beaucoup fait dans l’optique d’avoir, des titres, des biens.

Et si je m’étais fait avoir? Et si ce « Quelqu’un» que je me suis efforcé de devenir n’était qu’un amas de masques et de possessions qui me détournaient de ma nature profonde? Et si je ne savais pas qui je suis au juste?

En ce moment, je cherche à changer de voiture. « J’aimerais de la puissance pour rouler assez vite sur l’autoroute et dépasser sans effort les autres », ai-je dit au vendeur. Intérieurement, je me suis senti ridicule. Où en étais-je pour m’identifier à un habitacle de tôles doté d’un moteur? Je repensai au célèbre adage de Jacques Séguéla: «Si, à cinquante ans, on n’a pas de Rolex, on a quand même raté sa vie. » Oui, moi aussi, j’ai été conditionné.

Les sages comme le Bouddha nous soufflent le contraire des sirènes publicitaires: le désir de biens matériels mène à l’attachement et à la souffrance. Pauvre existence restreinte à la possession d’un objet de luxe éphémère! La vraie vie ne brille-t-elle pas dans la simplicité? Je ne m’encombre plus de montres ni de voitures prestigieuses qui forment autant de taches colorées masquant la transparence cristalline de mon être véritable. Je me détache du superflu – j’enlève les taches – et je retrouve mon éclat.

Au début de ma carrière professionnelle, j’enseignais dans une école proche d’une clinique psychiatrique et je rencontrai un patient qui se croyait la réincarnation de personnages prestigieux: Moïse, Robespierre, un pilote de chasse de l’armée israélienne … Il lisait leur biographie pour mieux s’imprégner de leur personnalité. Ce jour-là, il était Josué qui fit pénétrer les Hébreux en Terre promise.

« Pourquoi ne pas tout simplement être toi-même? » lui demandai-je avec bienveillance. Il me fit cette réponse qui me taraude encore aujourd’hui: «Toi, tu te prends bien pour un professeur, maître en pédagogie. Tout le monde se prend très sérieusement pour quelqu’un. » Je restai muet. Étais-je aussi fou que lui?
Un fou certes mieux intégré. Un fou politiquement correct, entraîné depuis l’enfance à tournoyer sur la grande roue du système. Qui suis-je au fond? Un ensemble de masques plaqués sur du vide?

Pour le savoir, rien de tel que de rechercher ce vide, justement. Comme Bodhidharma, le père du bouddhisme chinois, qui médita neuf ans devant un mur de rocher avant de transmettre son enseignement. Il en sortit transformé.
Faire le vide pour faire le plein d’énergie: un beau programme.

Et si je me libérais de tous ces rôles que je me force à jouer, qui me vampirisent, me font parfois frôler l’imposture? Comment retrouver ma posture naturelle? L’incapacité de se ressourcer rigidifie et peut conduire à la folie. Mon mental est alors parasité par toutes sortes de contenus inutiles, parfois hautement toxiques; ils risquent d’exploser à tout moment comme de la dynamite.

Or ce vide, tout au fond de moi, est une présence vivifiante, une source d’énergie inépuisable qui m’ouvre de nouveaux horizons. J’aime le comparer au ciel infini baigné de soleil, au-delà des nuages dans lesquels je m’enferme.

Jacques de Coulon.
L’art de l’étonnement.
Payot, 2011.

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