La mangouste et le serpent

La mangouste et le serpent

IL ÉTAIT UNE FOIS, au vieux pays des Indes, un fonctionnaire de renom. Sa charge était considérable, il était le haut responsable, au palais du maharadjah, des scribes administratifs. Ses subordonnés le craignaient, il était sage mais sévère. En vérité il donnait tout de sa rigueur et sa constance à ses fonctions de grand monsieur. Chez lui il se laissait aller à des impatiences d’enfant, à de tristes humeurs passantes. Ainsi sont souvent les grands hommes, forts au dehors, frêles dedans.

Trois amours éclairaient sa vie : son épouse, son jeune fils, et sa mangouste apprivoisée qui était toujours la première à l’accueillir, le soir venu, à la porte de son jardin. Or, un jour de grande chaleur, sa femme lui dit :
– Mon mari, je dois aujourd’hui m’absenter. Ma vieille mère, tu le sais, souffre de mélancolie grave. Je dois aller lui rendre visite. Reste auprès de notre petit, je reviendrai dès que possible.

Il accepta de mauvais gré. Il avait un travail urgent qui ne souffrait aucun retard. D’ailleurs, comme il tournait en rond autour du berceau de l’enfant, quelqu’un au-dehors l’appela. Il reconnut son secrétaire.
– On a besoin de vos lumières.
– Je ne peux pas laisser mon fils !
– C’est l’affaire d’une heure ou deux.

La mangouste vint se frotter contre le mollet de son maître. Il se pencha, la caressa. Il lui dit: – Garde la maison. Veille surtout sur le petit, tu sais combien il m’est précieux. Je serai bientôt de retour.
Il s’en alla en grande hâte. Aussitôt qu’il put, il revint.

Dès qu’il apparut sur le seuil, la mangouste trotta vers lui, comme elle le faisait d’ordinaire. Il s’arrêta, épouvanté. Son menu museau frémissant était tout maculé de sang.
– Mort de mon âme, qu’as-tu fait? Mon fils, mon amour, oh misère! Oh malheur, tu l’as dévoré!

Une rage apocalyptique le submergea de pied en cap. Il brandit son bâton ferré, l’abattit, brisa l’animal, l’acheva d’un coup de talon, courut au berceau, vit l’enfant, les yeux ouverts, qui gazouillait, vivant, rieur, tout frais, tout rose. Un cobra, sur le carrelage, gisait mort, la tête tranchée. L’homme comprit à la seconde. Le sang qui souillait sa mangouste était celui de ce serpent. En vérité, la bonne bête avait gardé son bien-aimé d’une morsure irrémédiable. Elle avait combattu pour lui. Elle lui avait sauvé la vie. Et qu’avait-il fait, lui, son maître? Les vrais aveugles sont ceux-là que la colère et l’épouvante enferment dans leur nuit sans fond. Cet homme y perdit son amie, la tranquillité de son âme et sa joie d’avoir un enfant. Il avait suffi d’un instant.

Henri Gougaud.
Le livre des chemins.
Albin Michel.

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