Extraits littéraires,  Extraits philosophiques

Jo le perroquet

Peu avant le confinement, je rencontrai Jo.

Au bas de mon immeuble, sur le panneau où l’on punaise des communications, un voisin avait fait passer une annonce : « Perroquet nouveau-né à donner. Urgent. Sonnez au sixième. »

Amusé, sans réfléchir, je sonnai au sixième. Un vieil homme ouvrit et me demanda si je venais pour le perroquet.

– Pour quel autre motif ? répondis-je.

L’air soulagé, le vieux fila au fond de son appartement. Je trouvai bizarre qu’il ne me propose pas d’entrer. Il courut vers moi en tenant dans sa main un truc minuscule qu’il enfouit d’autorité dans la mienne.

– Voici Jo.

Entre mes doigts, je distinguai un oisillon déplumé avec un bec plus grand que lui.

Le voisin me remit aussi une seringue et une brique de lait végétal.

– Vous lui en donnez une seringue trois fois par jour, dans le bec, comme un biberon.

J’avais beaucoup de questions à lui poser. Il y coupa court.

– Vous ne parlerez de ce perroquet à personne. Les gris du Gabon appartiennent aux espèces protégées, c’est très surveillé. J’ai eu sa mère en contrebande, elle n’a pas de papiers, Jo non plus. S’il tombe malade, pas de vétérinaire officiel, sinon on vous le confisque. Et bien sûr, si on vous demande comment vous l’avez eu, vous direz que vous l’avez trouvé.

Ces informations me déplurent. Hélas, il était trop tard. L’attachement fonctionnait déjà : dans ma poitrine déferlait un torrent d’affection pour l’être qui palpitait au creux de ma paume.

Je fonçai chez moi, inconscient de la gravité de ce qu’il fallait appeler mon acceptation. À la cuisine, je déposai Jo dans l’évier, je remplis une seringue de lait végétal et l’introduisis dans son bec. L’oisillon but goulûment, son œil latéral me donna l’impression de me regarder. J’y lus le mot que je m’attendais le moins à recevoir : Maman !

Moi qui avais tant répété que je n’avais aucun désir de devenir père, je me sentis bouleversé à l’idée que ce microscopique volatile me tienne pour sa mère. Je ne tentai pas d’analyser cette émotion. Je sus seulement que jamais je ne décevrais les attentes de ce petit. Il comptait sur moi, désormais. Une confiance aussi absolue me désarma et instaura en moi une solidité symétrique : je serai aussi compétent que tu seras fragile, je veillerai sur toi, je serai ton adulte nourricier le temps qu’il faudra.

Quand Jo eut absorbé son repas, il se replia sur lui-même pour ce qui me parut une sieste. Je le laissai là et je filai me comporter comme un individu moderne : j’allai sur Internet me renseigner sur le gris du Gabon.

Les informations me pétrifièrent. Je savais, comme n’importe qui, que la longévité de l’espèce équivalait à celle de l’homme. Pour autant, comment aurais-je pu soupçonner qu’il faudrait tant d’années à Jo pour atteindre, sinon la maturité, du moins l’autonomie ? En vérité, celle-ci n’arriverait jamais. Même quand le perroquet aurait un âge respectable, il ne supporterait jamais la solitude.

Je pourrais partir au travail ou aller aux commissions. Une soirée entre amis ne serait pas interdite. Mais tant qu’il serait immature, l’oiseau ne survivrait pas à un jour sans moi. Et dès l’âge de cinq ans, l’attendrait ce qui demeurerait sa condition : au-delà de quarante-huit heures sans interaction avec quelqu’un, il sombrerait dans la dépression.

C’était un sujet avec lequel il ne fallait visiblement pas plaisanter : la dépression du perroquet était plus fulgurante que celle de l’humain, et au moins aussi difficile à soigner. Comme l’indiquait son aptitude à parler, l’oiseau avait un besoin vital de langage. Et son intelligence ne permettait pas de le laisser avec des cassettes ou un téléviseur allumé. Il exigeait que l’on s’adresse à lui. Il tolérait qu’on parle à d’autres à la condition qu’il ait sa part de langage destiné à lui seul.

 

Amélie Nothomb.
L’adolescence du perroquet.
Albin Michel, 2026.