Extraits philosophiques

Le bon sens

Ce mois de février 2025 m’afflige, l’absurde semble régner en maître sur le monde : Trump qui se targue d’être le politicien de « bon sens » mais qui ne voit que sa propre réalité tout empreinte d’imprévisibilité tant elle est « émotionnelle » – « ce que je ressens, ce que je crois, ce que je veux est le réel » – n’a jamais été le gage du bon sens… L’Ukraine abandonnée, la fascination pour les antidémocrates, voire pour les tyrans, tout cela ne nous rend guère optimistes.

Je roule en Dordogne et je vois les panneaux de signalisation d’entrée des villages mis à l’envers : on me dit que ce sont les agriculteurs et éleveurs de la région qui en ont assez de voir nos dirigeants marcher sur la tête. Ils réclament avant tout de se remettre dans le bon sens de la marche, d’où la mise à l’envers des panneaux !

Une belle tentative pour inciter les décideurs à se remettre en cause, mais l’humour sera-t-il suivi d’effets ? Les injonctions irrationnelles des décideurs peuvent malheureusement conduire à la violence.

Dans un tout autre domaine, et qui me préoccupe tout autant, l’éducation, j’entends des propositions irrationnelles. Si les violences augmentent dans la jeune génération, les solutions préconisées oscillent entre répression et absurdité sans jamais évoquer le cœur du problème : les carences éducatives. Des « experts » psychologues insistent sur la nécessité d’une « autorité bienveillante » pour pallier le phénomène des passages à l’acte violent. N’est-ce pas un « non-sens » de plus ?

L’autorité n’est ni bienveillante, ni bien évidemment malveillante. Elle n’est pas influencée par les émotions… sinon elle se perd : elle est éducative.

Malheureusement, ce n’est pas ce que je vois : de l’émotion partout, de l’irrationalité partout, un monde que je perçois de plus en plus absurde ! Avec le mouvement « ghettossori », certains parents signent pour un « trumpisme éducatif », une aberration émotionnelle. Et pourtant, retrouver le « bon sens », redevenir « rationnel » n’est pas une gageure.

Mars 2025, je lis Télérama : le concept de « bon sens » est assimilé à celui de Trump, donc connoté d’extrême droite, et repris allégrement par nos hommes politiques depuis quelque temps. Le « bon sens » est considéré comme « un savoir naturel partagé par le plus grand nombre1 », « une rhétorique de l’évidence » et, en son nom, on peut dire tout et son contraire. Ce bon sens-là devient l’arme des populismes contre les élites qui gouvernent.

« Le bon sens des politiques, c’est l’instrumentalisation du sens commun à des fins politiciennes pour défendre une certaine façon de penser contre une autre2. »

Mais qu’est réellement le « bon sens » aujourd’hui tant galvaudé et présenté comme une assurance tous risques ?

J’ai souhaité le réhabiliter avec ce livre. Avant tout, essayons de le redéfinir : il n’est pas question de suivre une logique populaire, simpliste dans ses conclusions, soi-disant empreinte de réalisme avec le risque d’exclure la réflexion et les nécessaires doutes ou remises en cause qui s’y attachent. C’est d’ailleurs la définition qu’en donne André Gide qui me convient le plus :

Le bon sens consiste à ne se laisser point éblouir par un sentiment ou une idée, si excellents puissent-ils être, jusqu’à perdre de vue tout le reste3.

Il existe donc une voie pour retrouver le « bon sens », le sens des réalités, et ne plus verser dans l’absurde : contester ce qui nous séduit, que ce soit une théorie, une hypothèse, une affirmation aussi bien que nos ressentis le plus souvent trop subjectifs !

Retrouver son libre arbitre, c’est échapper au conditionnement, au charme des affirmations des plus érudits ou des plus séducteurs, c’est résister au diktat de nos émotions quand elles sont dysfonctionnelles, c’est-à-dire disproportionnées et irrationnelles. Peut-on penser sa vie de façon réaliste et appréhender le réel en se libérant de certains dogmes, croyances, préjugés et théories ou de nos ressentis délétères ? Je veux rester résolument optimiste malgré mon constat pessimiste du fonctionnement humain : c’est possible !

J’essaie toujours de vivre selon le conseil de Gide. Et c’est bien cela que je veux partager avec mes lecteurs : un vécu avec mes synthèses de vie, mes croyances, mes souffrances, mes doutes, mes rencontres, mes mentors et mes lectures ; tout ce qui m’a construit et a participé à cette quête du « bon sens » et de l’acceptation du réel.

J’ai ainsi constitué une sorte de panthéon d’auteurs, d’écrivains, de personnalités qui m’ont beaucoup influencé dans cette quête du sens des réalités et de l’acceptation de toutes les réalités.

Concevoir ce livre a été pour moi l’occasion d’élargir ma réflexion en dehors de mes thèmes habituels que sont l’enfance ou l’éducation, en présentant les références majeures qui ont structuré ma pensée et nourri mes prises de position. C’est aussi un moyen de lutter contre la bien-pensance en tentant de déséquilibrer nos certitudes sur bon nombre de sujets. Chaque lettre sera, je l’espère, l’objet d’une réflexion à part entière et pourquoi pas d’un questionnement. Mais l’objectif principal demeure la réhabilitation du « bon sens » afin de redonner ses lettres de noblesse à l’esprit rationnel, à la raison et de renouer avec le sens des réalités.

Les chansons de Bob Dylan accompagnent chaque lettre, comme il a accompagné mon parcours. J’avais besoin de lui pour nous rappeler que, s’il est nécessaire de vivre en harmonie avec la réalité, il ne saurait être question de négliger « sa » réalité, voire d’autres « réalités » moins… rationnelles !

Didier Pleux.
L’Art du bon sens : pour avoir un bon jugement.
Odile Jacob, 2025.

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