Extraits philosophiques

Sémantique trumpienne

 

Trump, l’américain en 3 000 mots Sémantique : great and stupid

Les analyses linguistiques des moteurs de recherche calculent que son lexique dans ses discours publics correspond à celui d’un élève de cinquième aux États-Unis, soit environ 11-12 ans, avec une grammaire encore plus élémentaire, proche du niveau des 9-10 ans. Elles estiment que le vocabulaire actif utilisé par Donald Trump se situe entre 2 000 et 3 000 mots, un nombre très bas. La répétition de quelques mots sert de toile de fond ou d’horizon, comme on voudra. Dans un même discours on peut trouver : people, great, stupid, good, bad, win, fake… Les insultes sont fréquentes et variées, mais le président est « content », « pas content » !

Dans la séquence-clef, ou culte comme on voudra, où Trump dit qu’il connaît les mots, « I know the words, the best words », il fait hurler de rire en concluant qu’il n’y en a pas de meilleur que « stupid » – pour qualifier la classe politique avant lui.

On l’a vu, la répétition est une marque de fabrique, Drill baby drill, relayée et confortée par le sigle qui fait marque : MAGA, Make America Great Again – les recettes de la com, et de la téléréalité familière à Trump qui organisait et animait The Celebrity Apprentice de 2008 à 2015.

Dans le nouveau lexique, des mots tels que « fraude », ou « dictateur » ou « gauche radicale », ne nomment pas ce qu’ils semblent nommer. La « fraude », hoax, par exemple désigne les dépenses légales désapprouvées comme l’aide aux migrants, les politiques de diversité, de féminisation, d’inclusion, d’aide sociale, d’aide internationale, les coûts de « l’État profond », tout ce que l’efficacité gouvernementale d’un Elon Musk avait pour tâche de dégraisser et d’éradiquer.

Syntaxe : le contraire du logos

Trump privilégie des phrases courtes, en sujet-verbe-objet, ce qui les rend paraît-il compréhensibles même pour un enfant de 9 ans. Mais la particularité stylistique de Trump la plus surprenante consiste à enchaîner des phrases erratiques. Une suite des idées dépendant non de la logique mais de l’instinct et de l’instant – insuffisance et gâtisme, ou laisser-aller génial et sincérité immédiate ? Le nom technique que la rhétorique donne à cette manière d’enchaîner sans enchaînement est « anacoluthe », an -akolouthon, sur akoleô, « suivre », précédé d’un alpha privatif, « qui ne (se) suit pas ». Précisément le contraire du logos grec qui ne cesse d’enchaîner avec des particules de liaison pour asseoir les énoncés en arguments, et faire en sorte que le logos – discours soit aussi logos – raison, ratio et oratio comme traduisent génialement les Latins. Trump procède par sauts et gambades, libertarien quasi séduisant dans la contradiction glissante dépourvue d’importance morale car d’apparence subjectivement sincère. Mots vagues (great, tremendous), mots précis resémantisés au bon vouloir, grammaire lâche et phrases sans lien, projetez-y donc ce que vous voudrez : « Nous allons faire des choses incroyables… vraiment incroyables… vous allez voir… ». Comment ne pas être d’accord avec MOI ?

Truth Social, alt-tech et dog whistle

Trump n’existerait pas sans son réseau. Truth Social, en français « Vérité sociale », stylisé en TRUTH, « Vérité », est un réseau social de micro-blogs appartenant au Trump Media & Technology Group (TMTG). Il s’est construit en novembre 2021, après l’assaut du Capitole, lorsque Trump est banni de Facebook et de Twitter. Opérationnel en 2022, il affiche, début 2025, 6 millions de comptes (X, ex-Twitter, en compte 27 millions, et le Parti républicain a 35 millions d’adhérents). À présent accessible sur Google Play, c’est la plate-forme de médias sociaux « alt-tech » sur laquelle Trump tweete tous les matins.

Le terme « alt-tech » est lui-même un mot-valise composé de « alt-right » et « Big Tech ». Les plateformes alt-tech disent protéger la liberté d’expression et la liberté individuelle, ce qui, « selon les chercheurs et les journalistes » (dixit Wikipédia), pourrait être un sifflet à chien pour l’antisémitisme et le terrorisme. L’expression « sifflet à chien », dog whistle, fait référence au sifflet à ultrasons inventé par Francis Galton au XIXe siècle pour appeler les chiens mais que les humains n’entendent pas. Elle désigne des propos politiques apparemment anodins mais qui font dresser l’oreille à un groupe ciblé pour en obtenir le soutien. Ce sont des expressions en apparence innocentes mais qui stigmatisent une communauté, comme « dragons célestes », issue de la série animée One Piece, ou « encore des Suédois ». L’émoji arbre signale les arabes, et sert à contourner la censure. Le procédé émerge aux États-Unis dans les années 1980, sous Bush, mais il n’a rien de très neuf : en France, la tradition antisémite sait depuis longtemps parler à demi-mots.

Deux remarques :

  1. difficile d’imaginer un plus beau nom que Truth Social, joignant à la vérité la préoccupation sociale. On ne peut qu’admirer !
  2. alt, alt-tech et alt-right, est le son du sifflet qui rameute l’extrême droite suprémaciste, néo-nazis et Ku-Klux-Klan inclus, sous couvert d’« alternative » masculiniste à l’émancipation des Afro-Américains. C’est tout un vocabulaire, qui a son pendant dans l’extrême droite européenne, dont l’un des termes-clefs est deep state, cet « état profond » que, avec ou sans Elon Musk, la toute-puissance présidentielle s’efforce d’éradiquer. Je verrais volontiers dans le coup de sifflet un index dressé – c’est ainsi que Schleiermacher désigne la citation – analogue à l’apparition d’un terme de mat, l’argot des bas-fonds, dans un discours de Poutine. La grossièreté de Trump est aussi un signe de ralliement viriliste. « Ils m’appellent tous to kiss my ass, pour me baiser le cul », dit-il posément en avril à propos des droits de douane.

Je suis des vôtres. Venez !

Barbara Cassin.
La guerre des mots.
Flammarion, 2025.

 

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