Un désastre sanitaire
I. SANTÉ
Aujourd’hui, ce sont 32 milliards d’objets connectés dans le monde. 96 % des 12-17 ans et 87 % des plus de 12 ans possèdent un smartphone3. Le temps d’écran dit récréatif est faramineux, dès le plus jeune âge. Et les chiff res dont nous disposons sous-estiment la réalité actuelle ; ils datent d’avant les confinements, au cours desquels ils ont augmenté, et reposent sur des questionnaires et non sur des mesures objectives.
En France, ce sont les données issues de la « cohorte ELFE », rassemblant des enfants nés en 2011. À 2 ans, ils passaient 56 minutes chaque jour devant un écran ; à 2 ans et demi 1 h.20, à 3 ans et demi 1 h.35, à 10 ans et demi 2 h.364. Une autre étude de référence (INCA 3) estime le temps d’écran quotidien pour l’année 2015-2016 à 1 h.47 pour les 3-6 ans, 2 h. 28 pour les 7-11 ans, 3 h. 38 pour les 11-14 ans, 4 h. 50 pour les 15-17 ans et les plus de 18 ans5. L’usage dans le cadre scolaire ou professionnel n’est pas inclus dans ces estimations. Le terme écran regroupe les ordinateurs, tablettes, télévisions et smartphones, dont l’usage expose globalement aux mêmes risques sanitaires.
Soulignons d’emblée que ces effets néfastes sont particulièrement préoccupants chez les enfants et les adolescents. Ces derniers ne sont pas des adultes miniatures mais des êtres en devenir, œuvrant à se construire et à se constituer un capital santé. Ils sont particulièrement sensibles à la qualité de leur environnement et plus vulnérables si celui-ci est dégradé ou inadapté. De plus, les habitudes adoptées pendant ces jeunes années ont de fortes chances, ou de forts risques, de perdurer à l’âge adulte. Si tous les milieux socio-économiques sont concernés par le mésusage des écrans, la surexposition est plus fréquente dans les foyers les moins favorisés et représente un facteur supplémentaire d’accroissement des inégalités. Les parents ne sont alors dans l’immense majorité ni maltraitants ni négligents, mais mal informés, débordés ou en détresse pour des raisons diverses, et croyant faire au mieux pour leurs enfants.
TROUBLES VISUELS
L’exposition aux écrans a des effets délétères sur la vision6. Nous assistons à une épidémie mondiale de myopie. Si les pays d’Asie du Sud-Est sont particulièrement touchés, avec 60 % d’individus myopes parmi les 6-19 ans, la France suit le même chemin : aujourd’hui une personne sur trois (contre une sur cinq en 1970) est concernée, dont 42 % des 10-19 ans. Trois mécanismes s’additionnent pour l’expliquer : les activités sur écran sollicitent excessivement la vision de près au détriment de la vision de loin ; la lumière émise par les écrans est riche en bleu et pauvre en rouge ; et surtout, les activités sur écran se font majoritairement en intérieur, au détriment des activités d’extérieur bénéficiant d’un éclairage naturel. Il est pourtant recommandé de passer au minimum deux heures quotidiennement à la lumière du jour pour permettre un bon développement de l’œil.
Par ailleurs, les études chez l’animal et in vitro révèlent que le déséquilibre rouge/bleu de la lumière émise par les écrans a des effets toxiques sur les cellules rétiniennes. Chez l’être humain, les effets à long terme d’une exposition régulière et répétée à ce type de lumière n’ont tout simplement pas été évalués. De surcroît, l’œil en développement est plus fragile aux effets néfastes de la lumière bleue du fait de la plus grande transparence du cristallin jusqu’à l’âge de 14 ans environ, avec une vulnérabilité particulièrement forte jusqu’à 8 ans. Cela conduit à déconseiller l’usage des écrans aux enfants de moins de 8 ans, et à la limiter à deux heures quotidiennes jusqu’à 14 ans.
Enfin, 50 % des usagers d’ordinateurs se plaignent de symptômes divers en lien avec des altérations de la surface oculaire dues à l’exposition prolongée aux écrans : rougeur, sensation de brûlure, larmoiement, vision trouble, photophobie, sécheresse oculaire. Certes bénin, ce syndrome de stress oculaire digital est source d’un inconfort qui peut aller jusqu’à la perturbation de l’activité professionnelle et à des consultations spécialisées.
LES EFFETS DÉLÉTÈRES DE LA SÉDENTARITÉ
Le temps d’écran est l’indicateur employé depuis une cinquantaine d’années pour évaluer le niveau de sédentarité des moins de 18 ans. Les rapports de l’Agence nationale de la sécurité sanitaire, de l’alimentation et du travail (ANSES) de 2016 et 2020, s’appuyant sur des études « pré-Covid 19 », alertaient les pouvoirs publics car près de 50 % de la population considérée était à risque sanitaire élevé concernant la sédentarité et le manque d’activité physique. Ce constat n’est pas juste « embêtant ». Il est catastrophique.
La sédentarité favorise en effet les maladies cardiovasculaires, qui représentent la deuxième cause de mortalité en France après les cancers : accidents vasculaires cérébraux (AVC), infarctus du myocarde, artériopathie oblitérante des membres inférieurs (artérite). Elle favorise aussi le diabète, le surpoids et l’obésité qui, à leur tour, favorisent les maladies cardiovasculaires.
Le manque d’activité physique est lui aussi un facteur de risque cardiovasculaire indépendant. Or les journées n’étant pas extensibles, les activités sédentaires sur écran peuvent désavantageusement remplacer les temps d’activité physique d’intensité modérée ou élevée.
Notons que manger devant un écran, ou en faisant une autre activité mobilisant intensément l’attention, nous détourne de l’acte de manger et efface la sensation de satiété, ce qui favorise d’une part l’augmentation des quantités ingérées, d’autre part la consommation d’aliments riches en gras, sel et sucres aux dépens des fruits et légumes. Ceci favorise le surpoids, l’obésité, l’hypertension artérielle et le diabète.
D’abondantes études soulignent l’efficacité de la publicité pour des produits alimentaires gras, salés et sucrés sur la consommation immédiate, sur le grignotage et sur les habitudes alimentaires présentes et futures. Les supports publicitaires sont aujourd’hui multiples : télévision mais aussi chaînes comme YouTube, jeux vidéo au sein desquels apparaissent des produits de marque (advergames), influenceurs sur les réseaux sociaux, promotion des produits de pair à pair. Si les enfants sont des cibles idéales de ces annonces, capables dès 3 ans de reconnaître un produit ou une marque qui leur auront été présentés et n’ayant pas encore l’esprit critique ni le recul qui leur permettrait de se défendre contre cette « force de vente », nous-mêmes adultes ne sommes pas immunisés contre leur pouvoir de persuasion.
Servane Mouton.
Écrans, un désastre sanitaire.
Gallimard, 2025.

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