Extraits philosophiques

Tyran

FACEBOOK :
UN CAPITALISME DE LA CATHARSIS
Le symbole est apparu sans prévenir. Il occupait une place relativement discrète. Au début, nous ne comprenions pas très bien ce qu’il venait faire là. Pour quelle raison les concepteurs s’évertuaient-ils sans cesse à introduire de nouvelles fonctionnalités ? Un petit pouce dressé s’était invité sur nos écrans et il nous était proposé, si nous le souhaitions, de cliquer dessus. Au bas de textes et d’images postés par des personnes issues de notre cercle d’affinités, il était devenu possible, d’un simple geste, de manifester notre assentiment. En 2009, alors que la plateforme Facebook connaissait une croissance exponentielle, ses responsables avaient mis au point un dispositif qui semblait anodin mais qui permettrait d’accélérer son essor, et plus encore de fidéliser les utilisateurs, suivant une mesure que nul, à l’époque, ne pouvait soupçonner. Très vite, la surprise laissa place à une autre sensation : le contentement de voir ce que nous publiions sur nos pages être apprécié par certains de nos contacts. C’était une émotion nouvelle, elle s’est peu à peu transformée en la jubilation de trouver une forme de reconnaissance quasi immédiate et publique à nos contributions. Narrer certaines circonstances plus ou moins intimes ou témoigner de temps à autre de ses opinions a vite été indissociable d’un fait corollaire : le sentiment de revêtir une importance dont nous ignorions qu’elle pouvait susciter tant d’engouement.
Alors que la plupart, en ces temps de crise financière, de précarisation croissante, de pression managériale implacable, vivaient dans l’angoisse, l’insécurité, allant jusqu’à ressentir la perte de l’estime de soi, la notification relative à un emblème bleu ciel et à l’allure bonhomme dont nous avions été gratifiés avait le don de nous apporter du réconfort, des décharges de plaisir et modifiait presque la basse appréciation que nous avions souvent de nous-mêmes. En réalité, il était impossible de résister. Seuls quelques héros du stoïcisme se moquant de toute fatuité pouvaient être indifférents à une telle bénédiction venue du ciel – ou plus exactement, de la Silicon Valley. Non, l’attrait était si fort, le procédé apportait de si soudaines et de si vives couleurs à notre quotidien qu’il n’était pas question d’être indifférent, mais tout au contraire d’en profiter à notre convenance afin de moins subir la rudesse du réel et d’éprouver le fait que notre personne pouvait finalement être dotée d’une certaine valeur et notre existence connaître des épisodes de réjouissante intensité. Ce fut à ce moment-là, au tournant des années 2010, que ce qui était alors nommé « capitalisme cognitif » – fondé sur le suivi des habitudes des internautes et la monétisation de ces précieuses sommes informationnelles à des fins marketing et commerciales – franchit un seuil pour prendre une tournure plus sophistiquée. Celui d’un capitalisme des affects travaillant à capter l’attention au moyen de techniques usant de la flatterie et aptes à générer la sensation, appelée à être indéfiniment réitérée, de l’importance de soi. À cet effet, se mit en place tout un théâtre des comportements, exercé à l’échelle de la planète, voyant les individus déployer diverses stratégies qui s’inventaient en cours de route, visant jour et nuit à rechercher la délectation suprême de l’époque : le like.

Une décennie après l’introduction du pouce dressé, il peut être établi une typologie non exhaustive de quelques comportements majoritaires destinés à satisfaire, à chaque occasion qui s’y prête, ce « besoin pulsionnel de se faire valoir », selon l’expression de Freud (Geltungstrieb). La catégorie première – parce qu’elle rassemble le plus grand nombre d’utilisateurs et qu’elle génère les pratiques les plus fréquemment visibles – regroupe celles et ceux qui, à chaque fois qu’ils se sentent vivre un moment particulier, ne peuvent se retenir d’en faire part, généralement au moyen d’une ou plusieurs images et d’une brève formule. Ce peut être un coucher de soleil sur la mer, un cocktail savouré au bord d’une piscine, un selfie saisi aux côtés d’un monument historique, un dîner entre amis ou une bonne recette mitonnée dans sa cuisine. Ces séquences étant ressenties comme des pics d’intensité, mais qui dorénavant recouvriraient moins de saveur si les autres n’en étaient pas au fait. Non pas tant qu’il s’agit de susciter l’envie, qu’il est devenu inconcevable de goûter à de tels épisodes sans en informer la horde de ses contacts, la fête en serait pour partie gâchée. La savoir connue des autres la rend encore plus pleine, car à l’expérience subjective se superpose la satisfaction de ne pas vivre ces moments en pure perte et de pouvoir les capitaliser en vue de se forger une réputation avantageuse à peu de frais et presque sans en avoir l’air.

Certains, conformément à un rituel parfaitement réglé, tout comme la toilette ou le café du matin, postent, à raison d’une cadence quotidienne, leur fait ou réflexion du jour. Geste qui apportera son lot de dopamine résultant des likes reçus autant que de la formulation de commentaires successifs qu’ils se trouveront ravis et flattés tant de les avoir suscités que d’y répondre, mais comme dans une position de surplomb, vu qu’ils sont les auteurs de la proposition initiale. Cet usage s’enracine, prend la forme d’une habitude, paraissant flagrant aux yeux de tous qu’il relève d’un besoin sans lequel un mal-être accru serait probablement éprouvé. Mais comme tant d’autres développent des conduites plus ou moins similaires, alors le principe se banalise. Se banalise le besoin de reconnaissance continuellement entretenu et dépendant d’un clic. Sa satisfaction procure l’impression fugace – mais tellement euphorisante – d’une distinction jouissive de soi qu’on s’efforcera, à l’instar d’un shoot d’héroïne, de sans fin réitérer. Il est manifeste que c’en est devenu aujourd’hui, pour un grand nombre, une question de bon équilibre psychique.

L’ère de l’individu tyran.
Eric Sadin.
Grasset, 2021.

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