Extraits littéraires

Anguilles

Or la naissance de l’anguille arrive en cette manière : elle voit le jour dans une partie du nord-ouest de l’Atlantique appelée mer des Sargasses, qui semble comme faite pour elle, à tout point de vue. Car la mer des Sargasses est moins une entité maritime propre qu’une sorte de mer dans la mer. Difficile de dire où elle commence et où elle finit ; elle ne se laisse pas mesurer avec les instruments du monde ordinaire. Située un peu au nord de Cuba et des Bahamas, au large de la côte Est des États-Unis, elle constitue un espace mouvant. Il en va de la mer des Sargasses comme du rêve, on ne peut pas affirmer avec précision à quel moment on y entre, à quel moment on en sort ; on sait seulement qu’on y a été.
Cette évanescence tient au fait qu’elle ne possède aucune frontière terrestre ; seuls quatre grands courants océaniques la délimitent. À l’ouest, le Gulf Stream nourricier ; au nord, la branche qu’on appelle la dérive nord-atlantique ; à l’est, le courant des Canaries et au sud, le courant nord-équatorial. Vaste de cinq millions de kilomètres carrés, la mer des Sargasses se déplace tel un tourbillon lent et chaud à l’intérieur du cercle fermé de ces courants. Ce qui entre ici n’en sort pas si facilement.
L’eau y est limpide, d’un bleu profond. Elle atteint par endroits sept mille mètres de profondeur. La surface est couverte de gigantesques nappes d’algues brunes et collantes appelées Sargassum, ou algues sargasses, d’où son nom. Leurs sarments épais forment des tapisseries longues de plusieurs kilomètres qui couvrent la surface de l’eau et protègent une infinité de créatures : petits invertébrés, poissons, méduses, tortues, crevettes et crabes. Les profondeurs abritent d’autres formes de végétation. Une vie grouillante dans le noir, comme une forêt la nuit.
C’est ici l’origine de Anguilla anguilla, l’anguille européenne. Ici que les femelles et les mâles ayant atteint la maturité sexuelle viennent frayer au printemps. Ici que prend forme, à l’abri de l’obscurité profonde, une larve à la tête ridiculement petite et aux yeux mal développés. On l’appelle larve leptocéphale ; son corps est long de quelques millimètres à peine et présente la forme d’une minuscule feuille de saule. Tel est le premier stade de l’anguille.
La feuille de saule translucide commence aussitôt son voyage. Portée par le Gulf Stream, elle dérive sur des milliers de kilomètres à travers l’Atlantique en direction des côtes européennes. Cette pérégrination peut prendre jusqu’à trois ans ; pendant ce temps, la larve enfle comme une bulle, millimètre par millimètre, et lorsqu’enfin elle atteint les rivages de l’Europe, elle subit sa première métamorphose, se transforme en alevin ou « civelle ». Tel est le deuxième stade de l’anguille.
À l’image de leur précédente incarnation en forme de feuille, ces civelles sont minces, sinueuses et translucides, comme si la couleur pas plus que le péché n’avait encore trouvé place dans leur corps pâle. Longues de six ou sept centimètres, elles ressemblent, écrivait l’auteure et biologiste marine Rachel Carson, à « de minces tiges de verre, moins longues qu’un doigt ». En anglais on les appelle d’ailleurs glass eels, « anguilles de verre ». Elles sont fragiles, sans défense, et passent pour un mets délicat, notamment au Pays basque.
Arrivées aux abords des côtes européennes, la plupart d’entre elles vont remonter les fleuves et rivières et s’adapter aussitôt à une existence d’eau douce. C’est alors qu’elles connaissent une nouvelle métamorphose et prennent le nom d’anguilles jaunes. Le corps se développe, serpentin et musculeux. Les yeux sont petits, avec un centre noir nettement marqué. La mâchoire devient large et puissante. Les ouïes sont petites et presque entièrement dissimulées. Des nageoires minces et souples s’étirent le long du dos et sous le ventre. La peau se pigmente, prend des nuances de brun, de jaune, de gris, et se revêt d’écailles si minuscules et si fines qu’on ne les voit pas et qu’on ne les perçoit pas davantage au toucher – comme une armure imaginaire. Autant la civelle était tendre et fragile, autant l’anguille jaune est puissante et résistante. Tel est le troisième stade de l’anguille.
L’anguille jaune remonte les rivières et les cours d’eau. Elle peut nager dans les fleuves tumultueux comme dans les ruisseaux presque à sec envahis par la végétation. Elle traverse tout, lacs boueux, méandres tranquilles, torrents déchaînés et petits étangs tièdes. Elle peut au besoin sinuer à travers marais et fossés. Aucun obstacle ne l’arrête, et quand elle a épuisé toutes les possibilités et qu’il ne lui reste plus d’autre choix, elle peut même monter sur la terre ferme et ramper pendant des heures dans l’herbe et les broussailles humides jusqu’à trouver un nouveau point d’eau. L’anguille est un poisson qui transcende les présupposés même de son existence. Peut-être ne sait-elle pas qu’elle est un poisson.
Elle est donc capable de franchir des milliers de kilomètres, inlassablement, dans les conditions les plus extrêmes. Jusqu’au moment où, soudain, elle décide qu’elle est arrivée chez elle. Elle n’exige pas grand-chose de ce foyer d’adoption. C’est, ni plus ni moins, un milieu auquel il faut s’adapter ; un lieu qu’elle doit réussir à supporter et apprendre à connaître. Il peut s’agir d’une rivière ou un lac au fond vaseux, avec si possible quelques rochers et anfractuosités où se cacher et de la nourriture en quantité suffisante ; elle n’en demande pas plus. Une fois qu’elle l’a trouvé, elle y restera des années et ne se déplacera plus en principe au-delà d’un rayon de quelques centaines de mètres. Si on l’éloigne de force, elle y revient le plus vite possible. Dans le cadre d’une expérience, des anguilles pourvues d’un émetteur radio et lâchées à plusieurs kilomètres de chez elles sont revenues en l’espace d’une semaine à l’endroit exact où elles avaient été capturées. Personne ne sait vraiment comment elles font pour trouver leur chemin.
L’anguille jaune est un être réservé. De façon générale, elle mène sa vie en solitaire et se laisse guider par les saisons dans le choix de ses activités. Mais s’il fait froid, elle peut aussi rester longtemps dans une passivité totale, cachée dans la vase ; il arrive alors qu’elle s’entortille avec des congénères en une pelote enchevêtrée.
Elle chasse de préférence la nuit. Le crépuscule venu, elle remonte vers la surface et part en quête de nourriture, dévorant tout ce qui passe à sa portée, vers, larves, grenouilles, escargots, insectes, langoustines, poissons et, à l’occasion, petites souris et oisillons. Elle peut aussi se transformer en charognard.
Ainsi se déroule la vie de l’anguille jaune, avec ses alternances d’activité et de repos. Elle ne semble animée d’aucune intention particulière, hormis celle de s’abriter et de se nourrir au jour le jour. Comme si sa vie était avant tout une attente, comme si le sens de l’existence se réduisait à son simple rythme, ou alors à un avenir abstrait dont on ne peut hâter la venue qu’en faisant preuve de patience.
Et c’est une longue vie. Une anguille qui réussit à échapper aux accidents et aux maladies peut persévérer jusqu’à cinquante ans au même endroit. On en connaît, en Suède, qui ont atteint plus de quatre-vingts ans en captivité. D’après la légende, certaines seraient même devenues largement centenaires. Quand on retire à l’anguille le but exclusif de son existence, qui est de se reproduire, il semblerait qu’elle puisse continuer à subsister presque indéfiniment. Comme si sa capacité à attendre ne connaissait aucune limite.
Mais à un moment, généralement au bout de quinze à trente ans, l’anguille qui vit à l’état sauvage sait que le temps est venu. D’où lui vient cette certitude ? Nous ne pouvons sans doute pas le savoir. Mais une fois sa décision prise, sa longue attente connaît une fin abrupte, et son existence prend un tout autre caractère. Elle retourne alors à la mer et subit dans le même temps son ultime métamorphose. Sa couleur jaunâtre ou brunâtre disparaît, les nuances de sa peau s’affirment, avec des lignes nettement dessinées, noir sur le dos, argenté sur les flancs, comme si tout son être s’imprégnait de la puissante détermination qui l’anime. L’anguille jaune devient anguille argentée. C’est le quatrième stade.

L’évangile des anguilles.
Patrick Svensson.
Seuil, 2021.

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