Extraits philosophiques

Thérapie

Comment se libérer de l’image du bonheur ?
Il existe une impression que nous sommes nombreux à partager : de façon régulière, nous avons l’impression que les autres sont très différents de nous en matière de bonheur. Ils semblent trouver ce dernier beaucoup plus facilement que nous. Quand bien même nous y aurions accès, nous nous apparaissons à nous-mêmes bien démunis par rapport à elles : pourquoi mon bonheur à moi est-il si fragile alors que chez autrui il paraît si solidement ancré ? Comment tous ces gens font-ils pour remettre si peu en question leur existence, vivre un bonheur aussi durable, lui qui est installé si solidement dans leur environnement ?
Non que l’herbe semble plus verte ailleurs ; nous imaginons bien que chacun ait ses problèmes. Peut-être ce sentiment tient-il à ce qu’il y a d’optimiste ou de pessimiste dans le caractère de chacun. Il reste que d’un côté on nous présente le bonheur comme étant accessible à tous, et que, de l’autre, les modèles que l’on nous en propose et auxquels nous nous identifions sont le plus souvent en dehors de notre portée. La confusion naît de ce que nous côtoyons quotidiennement ces images idéalisées du bonheur. L’irréalisme hante alors notre réalité comme une exigence intenable. Dès lors, de multiples souffrances se font jour. Face à un bonheur à la portée de tous, nous avons l’impression de faire figure d’exception.

Les termes dans lesquels s’exprimait Sophie étaient empreints de cette double coloration et formaient une question qui n’était pas si évidente que cela à élucider :
« Je ne sais pas comment font mes amis pour vivre dans un tel bonheur. Certes, je me doute que tout n’est pas toujours facile pour eux, mais ils affrontent toujours les difficultés avec aisance. Il me semble qu’ils en ressortent grandis et plus heureux encore. Comment les imiter ? »

Je proposai d’abord à Sophie de revenir sur son constat de départ :
« Il vous semble que les autres sont plus facilement heureux que vous. Sur quoi précisément ce constat se fonde-t-il à vos yeux ?
– Ils ont une vie plus palpitante que la mienne, de la motivation pour faire les choses. Ils voyagent, pratiquent de nombreuses activités avec leurs enfants. Je ne sais pas où ils trouvent le temps de faire tout ça. Mes enfants ont quitté la maison et, franchement, avec le travail, je ne trouve même pas le temps de faire la moitié de ce que font mes amis.
– Quelle est, selon vous, la relation entre cette question d’organisation et le bonheur ?
– Mes amis savent profiter d’une journée, d’une semaine… Si on les ajoute les unes aux autres, cela leur fait des années heureuses. Leur quotidien leur donne satisfaction. Il n’y a qu’à voir tous les bons moments qu’ils postent sur les réseaux sociaux. On voit bien qu’ils aiment leur vie. Je ne trouverai jamais autant de bonnes occasions d’exposer la mienne. Je ne vis rien qui soit très intéressant. »
Notre échange mobilisait de nombreuses questions. Comme il me semblait utile d’interroger quelques présupposés, je relançai la question des apparences d’une façon plus concrète. Je m’appuyai sur la manière dont est représentée notre existence sur les réseaux sociaux :
« Pensez-vous que ce que vous voyez de vos amis sur les réseaux soit conforme à leur quotidien ?
– Bien sûr que non. Je sais que l’on n’y poste que les meilleurs aspects. Même si tout n’est pas parfait dans leur vie, ils trouvent quand même des occasions de poster leurs moments de bonheur. »
Comme cela m’arrive parfois (l’entretien philosophique est un échange d’égal à égal), je décidai de confier rapidement à Sophie un événement dont j’avais été témoin quelques jours auparavant afin qu’elle puisse m’en donner son sentiment. En déplacement à Paris, je n’étais pas très loin de Montmartre, j’en profitai pour grimper jusqu’au Sacré-Cœur et contempler le soleil tomber sur les toits. Après avoir ironisé un instant sur ce réflexe de touriste qui semblait amuser Sophie, je lui racontai cette petite scène, à laquelle on peut certainement assister des centaines de fois par jour. Une jeune personne était manifestement en train d’avoir une discussion vive avec son partenaire. Sans un mot cette fois, elle interrompit soudainement le débat pendant quelques minutes à la faveur de la lumière dorée qui venait soudainement d’envahir le ciel et les nuages. Elle sortit son téléphone et son plus beau sourire, et prit quelques dizaines de selfies pour immortaliser l’instant. Une fois la tâche accomplie et la magie apparente du moment capturée, elle retourna à sa dispute exactement au point où elle semblait l’avoir laissée. Jugeant une telle situation un peu grotesque mais monnaie courante, Sophie admettait que sur les réseaux cette demoiselle devait sembler très heureuse en cet instant, alors qu’elle était en réalité plongée dans une discussion houleuse qui n’avait rien d’engageant. Ce qui fut l’occasion de jeter un œil à un petit extrait de Nietzsche :
« La plupart des gens, quoi qu’ils puissent penser et dire sur leur “égoïsme”, ne font malgré tout, leur vie durant, rien pour leur ego1 et tout pour le fantôme d’ego qui s’est formé d’eux dans l’esprit de leur entourage qui le leur a ensuite communiqué. […] Ce brouillard d’opinions et d’habitudes s’accroît et vit presque indépendamment des hommes qu’il recouvre. »
Ce texte d’Aurore n’a jamais été aussi pertinent qu’aujourd’hui. On y respire le vent frais de la modernité que Nietzsche a insufflé à la philosophie et qui a traversé les années sans rien perdre de sa vigueur. Il semble même s’être renforcé. Sophie estimait comme moi que nous sommes très souvent dans la représentation de notre existence. Nous en dissimulons l’intime et nous exhibons la surface de ce que nous sommes. On demande à autrui de déterminer et même de valider ce que nous sommes. Nous nous cherchons et nous nous (re)créons dans le regard des autres. Cette attitude n’est pas nouvelle.

Philothérapie.
Nathanael Masselot.
Opportun, 2019.

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