Extraits philosophiques

Fraternité

Liberté
Fait originel fondateur, antidote aux pensées régressives, la fraternité est aussi une ressource essentielle pour appréhender différemment les valeurs de liberté et d’égalité, non seulement au cœur de la République française, mais dans le monde entier confronté aux régressions liberticides et au creusement des inégalités sociales. On ne peut en effet penser la liberté comme le droit égal de tout être humain à vivre pleinement son humanité que si l’on réfère la liberté et l’égalité au frater originel, la famille humaine. Sans cette exigence la liberté peut vite devenir celle « du renard libre dans le poulailler libre », pour reprendre une formule fameuse de Jean Jaurès. Et l’égalité peut, si elle est appliquée mécaniquement, bureaucratiquement, faire le lit d’un nouveau despotisme comme on le vit avec les dérapages des systèmes soviétique et chinois. Catherine Chalier, dans la continuité d’Emmanuel Levinas, écrit :
« Qu’est-ce que l’égalité qui n’est pas rachetée par la fraternité sinon une nouvelle forme d’oppression ? Et qu’est-ce que la liberté si elle induit l’infortune autour de soi et s’accommode de l’indifférence au sort d’autrui, sinon l’alibi de la violence1 ? »

Ce rapport dynamique entre fraternité, liberté et égalité rencontre aujourd’hui une actualité brûlante qui concerne le frater, bien au-delà de la seule République française.
Nous sommes censés vivre dans des sociétés dominées par l’idéologie libérale. En réalité, il y a belle lurette que le libéralisme politique et le libéralisme culturel sont mis en cause. Même le prétendu libéralisme économique cède de plus en plus la place, comme le montre Jeremy Rifkin dans La Nouvelle Société du coût marginal zéro2, à un système anticoncurrentiel, et ce, de manière à préserver des taux de profits élevés.

Reprenons ces différents points. Politiquement et culturellement, un véritable libéralisme se caractérise par le fait d’étendre ou, au minimum, de préserver les libertés civiques et culturelles. Or, c’est au contraire à un mouvement de régression que nous assistons, du fait de l’extension des démarches sécuritaires étatiques ou de l’approche invasive des grandes multinationales qui dominent la révolution numérique. Le cas des États-Unis est flagrant à cet égard. Les scandales de l’espionnage généralisé par la NSA et la CIA des citoyens et de responsables publics étrangers le montre. Quant à la dominance des quatre grandes entreprises intervenant dans le numérique, Amazon, Google, Microsoft et Apple, elle se traduit par un contrôle des données, y compris personnelles, qui actualise les scénarios alarmistes des fictions d’Huxley ou d’Orwell. Que le PDG de Google puisse déclarer sans le moindre état d’âme que « la vie privée est une anomalie provisoire » est un signe majeur de ces régressions.

Le plus grave est peut-être que cette évolution est revendiquée, si ce n’est théorisée. Dans la veine de la déclaration du patron de Google à propos de la disparition de la vie privée, on trouve un texte significatif du théoricien conservateur Samuel Huntington. Ce texte est la publication d’un rapport (qui devait être secret) de 1975 à la Trilatérale3. On y lit ainsi que « plusieurs des problèmes de gouvernance aux États Unis aujourd’hui découlent d’un excès de démocratie » (sic) et que « le bon fonctionnement d’un système politique requiert habituellement une certaine mesure d’apathie et de non-engagement d’une partie des individus et des groupes » (encore sic).
Il n’est guère étonnant avec de telles théories que les Chicago boys de Milton Friedmann aient expérimenté sous la dictature de Pinochet au Chili les méthodes de l’hypercapitalisme (terme dû à Robert Reich, ancien ministre de Bill Clinton), sur lesquelles s’appuieront les politiques économiques de dérégulation mises en œuvre ensuite par Margareth Thatcher et Ronald Reagan. Et l’on comprend alors que cet hypercapitalisme, loin de vouloir défendre les libertés dans le monde entier, est au contraire fasciné par les modèles autoritaires.
C’est ainsi que l’on a pu lire il y a quelques années sous la plume d’un éditorialiste du New York Times ce texte qui a de quoi se faire retourner dans leur tombe les pères de la démocratie américaine : « Une autocratie gouvernée par un parti unique présente certainement des défauts. Mais, quand elle est dirigée par un groupe de gens raisonnablement éclairés, comme c’est le cas en Chine aujourd’hui, elle peut aussi avoir de grands avantages. C’est qu’un parti unique peut imposer des politiques difficiles à faire accepter mais essentielles pour faire avancer une société dans le XXIe siècle… » Oui vous avez bien lu : mieux vaut un parti unique pour imposer des politiques difficiles. Eh bien, ce parti unique mondial existe aujourd’hui ; c’est le parti de l’oligarchie financière. Et il est tout sauf démocratique et même libéral. Ses opposants commettent une dangereuse erreur en le qualifiant de libéral ou même de néolibéral. J’ai débattu de cette question avec mes amis d’Attac, dont je fus l’un des fondateurs, alors que j’étais par ailleurs d’accord sur le point essentiel qu’était l’exigence de la taxation des marchés financiers. Je les ai mis en garde à l’époque où l’objectif principal était la lutte « contre la mondialisation néolibérale ». Attention ! leur disais-je alors. Le contraire exact d’une mondialisation néolibérale serait un souverainisme archéo-autoritaire ! Souhaitez-vous donc faire ainsi cadeau à l’oligarchie financière de la mondialité, de la nouveauté et de la liberté ? C’est parce que ces débats, que nous étions plusieurs à soulever, ont été pris en compte, que l’antimondialisation s’est muée en altermondialisme, ce qui est infiniment plus juste et adapté à la situation planétaire actuelle.

Patrick Viveret.
Fraternité, j’écris ton nom.
Les liens qui libèrent, 2015.

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