L’odeur des riches
Les humains sont faits de trois choses : les os, les muscles et les souvenirs.
Enlevez une de ces choses et c’est terminé.
Enlevez une de ces choses et il ne reste rien.
Celle dont il sera question ici s’appelle Alice.
Alice…
Ses parents avaient hésité sur le prénom : sa mère aurait voulu Martine mais son père trouvait que « Martine » était le nom d’une héroïne de bande dessinée aimée par les pédophiles parce qu’on voyait souvent apparaître sa culotte blanche sous une jupe courte. Et son père aurait voulu Violette mais sa mère trouvait que dans « Violette » il y avait le mot « viol » et que « c’était quand même quelque chose de violent, un mot comme ça dans un prénom ».
Ce fut donc Alice.
Alice…
L’assemblage des os et des muscles d’Alice font d’elle une femme plutôt jolie, une femme de quarante-cinq ans sur laquelle des hommes, des hommes même parfois plus jeunes qu’elle, se retournent encore régulièrement. Une femme assez grande, assez solide, une femme en bonne santé, une femme dont on se dirait, si on l’avait connue à vingt ou trente ans et qu’on la retrouvait aujourd’hui, à quarante-cinq, dans sa boutique de chaussures où elle travaille depuis toujours, en tout cas depuis ses vingt ans, on se dirait : « Oh mais elle n’a pas changé ! »
On reviendra sur les os et les muscles d’Alice, on reviendra sur le magasin où, employée depuis vingt-cinq ans, elle vend des chaussures : des chaussures dames, des chaussures hommes, des chaussures enfants, des mocassins, des talons hauts et surtout, ce qu’elle a toujours préféré, des sneakers. Mais avant tout, il faut parler de ses souvenirs et, parmi ses souvenirs, d’un souvenir en particulier, le souvenir de sa copine Séverine.
Séverine…
Séverine était apparue dans la vie d’Alice quand Alice avait eu huit ans. À ce moment-là, Alice habitait avec ses parents dans un petit appartement deux chambres, quatre-vingts mètres carrés dans la rue des Combattants. Un petit appartement au premier étage, sans ascenseur, situé au-dessus d’un salon de coiffure qui s’appelait Inter Planet Hair et qui coiffait pour 15 ou 20 euros les hommes et les femmes de la rue des Combattants. La mère d’Alice ne travaillait plus. Elle avait été vendeuse dans une supérette pendant une dizaine d’années et puis la supérette avait dû fermer à cause d’un problème de rentabilité de la franchise et elle n’avait plus retrouvé de travail.
Jamais.
Alors, la mère d’Alice était restée dans le petit appartement, à faire un peu de ménage, à faire quelques courses pour le dîner du soir, à lire dans des magazines féminins des articles sur la dépression et le burn-out et à se demander si, peut-être, elle aussi n’était pas atteinte d’une dépression ou d’un burn-out et à conclure que, peut-être, elle était « légèrement dépressive ».
Dans ce petit appartement, une fois le ménage, les courses faites et les articles lus, elle attendait qu’Alice rentre de l’école et, quand elle était rentrée, elle lui posait invariablement la même question : « Ta journée s’est bien passée ? » Alice répondait toujours : « Oui oui, super ! » et puis elle allait dans sa chambre où elle s’asseyait sur son lit, sous un poster de Kim Wilde.
Sous un poster de Kim Wilde parce qu’elle adorait la chanson : Kids in America.
Sa mère était étonnée que sa fille aime tant cette chanson, au point de parfois l’écouter trois ou quatre fois d’affilée. Alice ne savait pas vraiment pourquoi elle l’aimait, Kim Wilde, elle finirait par le découvrir, mais ce serait des années plus tard, lorsque le désespoir frapperait ses trois coups, trois coups lourds et sinistres, à la porte de ses quarante-cinq ans.
Si la mère d’Alice ne travaillait plus, le père d’Alice, lui, travaillait. Il travaillait comme professeur de gymnastique dans une école qui, en guise de nom n’avait qu’un numéro : l’école N° 7. Il partait travailler en training et survêtement et il rentrait du travail en training et survêtement. Au niveau des os et des muscles, il évoquait à Alice une sorte de grand cheval brun. Sa peau mate était en effet parcourue d’un épais tapis de poils noirs, ses muscles étaient chevalins, c’est-à-dire épais, saillants et reliés entre eux par tout un réseau de veines aussi larges que des pipelines. Et puis aussi, il était grand, un mètre quatre-vingt-neuf au garrot et le fait qu’il soit grand et large et brun et qu’il dégage en permanence l’odeur très particulière du gel douche Nivea Men Energy rendait Alice fière de son père.
Elle l’aimait. Elle l’aimait infiniment.
Et il l’aimait en retour. Son unique fille. Son amour. Son trésor. L’amour qui existait entre Alice et son papa était un amour magnifique et unique, un amour vrai et pur, un amour qu’un conseiller en marketing aurait appelé un « amour premium » s’il avait dû le vendre.
Évidemment, à ce moment-là, dans la huitième année de la vie d’Alice, personne ne se doutait que, moins de quatre ans plus tard, un fulgurant cancer de la plèvre emporterait son père, son grand cheval brun, son amour de papa, vers le crématorium, plongeant la famille d’Alice, c’est-à-dire Alice et sa maman, dans un état que la formule « désarroi le plus complet » est seule à même de définir.
Mais c’est donc quand Alice eut huit ans qu’elle rencontra Séverine, une autre petite fille de huit ans qui allait à la même école qu’elle, qui était dans la même classe qu’elle, qui était assise juste à côté d’elle et qui, par voie de conséquence, devint « son amie ». L’amitié d’Alice et Séverine, ce fut d’abord des bavardages de petites filles durant les cours de français, de mathématiques ou d’histoire. Séverine lui parlait d’une série télé dans laquelle une pré-adolescente au-dessus de tout soupçon est, en réalité, une fée. Et Alice lui expliquait à quel point il devait être incroyablement cool d’être « un enfant américain ». À ce sujet, la chanson de Kim Wilde était très claire. Sa mère lui avait traduit les paroles : « Viens plus près chéri c’est mieux, je veux vivre une toute nouvelle aventure, je me sens bien, ne t’arrête pas, serre-moi fort, nous sommes des enfants en Amérique. »
Et puis, un jour, Séverine avait invité Alice.
Le lundi matin, elle lui avait demandé : « Tu veux venir à la maison mercredi ? » Alice avait dit « oui ». Un petit « oui » sec, immédiat, cristallin. Un petit « oui » aussi bref qu’un chant de rossignol ravi de l’arrivée du printemps. Tout le bonheur du monde était dans ce « oui » parce que, quand on a huit ans, être invitée chez une amie le mercredi est définitivement une des choses les plus formidables du monde.
Et le mercredi était arrivé et la maman d’Alice, au volant d’une vieille Peugeot qui avait un problème d’embrayage, avait déposé sa fille chez Séverine, parce que Séverine habitait « un peu loin », dans un autre quartier, dans une autre rue qui s’appelait la rue Lloyd George et qui était très différente de la rue des Combattants. La rue des Combattants était une rue étroite, la rue Lloyd George était large. Les maisons de la rue des Combattants étaient petites, usées, un peu de travers, comme des chicots dans la bouche d’un vieux monsieur. Les maisons de la rue Lloyd George étaient grandes, droites et bordées d’arbres et de haies leur donnant l’allure de temples mayas. La lumière semblait avoir du mal à arriver jusque dans la rue des Combattants qui était toujours, même en plein été, même à midi, plongée dans une sorte d’obscurité de sous-sol. La rue Lloyd George, au contraire, étincelait à tel point qu’elle paraissait être éclairée par plusieurs soleils à la fois.
La maman d’Alice s’était arrêtée devant une grande grille en acier noir au-delà de laquelle un chemin d’accès serpentait jusqu’à la maison de Séverine. La maison n’était d’ailleurs pas vraiment une maison, c’était un assemblage de quadrilatères blancs dont certaines faces étaient d’immenses fenêtres d’une propreté féérique. Même sans avoir aucune notion d’architecture, même sans savoir que l’architecture était un art, Alice avait senti que la maison de Séverine était « une belle maison ».
La grille s’était ouverte, Alice avait marché vers la « belle maison » le long du petit chemin, Séverine, nimbée d’une lumière royale, l’attendait sur le pas de la porte. Elle lui avait dit : « Viens, on va dans ma chambre », ça sonnait un peu comme un ordre et Alice était entrée.

Thomas Gunzig.
Feel Good.
Au diable Vauvert, 2019.

Print Friendly