Absolu

Pris comme substantif, l’absolu est ce qui n’est relatif à rien, dépendant d’aucune autre réalité que soi, autrement dit : Dieu pour les croyants ou la totalité de l’Etre pour les matérialistes. Sur le plan moral, pris comme adjectif, on peut parler de valeurs « absolues » pour désigner des valeurs qui ne sont pas « négociables », qui ne sont relatives ni à un contexte donné, ni à une époque, ni à une culture particulières, autrement dit, des valeurs qui s’imposent à nous en tout temps et en tout lieu, quelles que soient nos origines familiales, géographiques, sociales, religieuses, historiques, culturelles ou autres. Par exemple, pour ceux qui les ont édictés, comme pour ceux qui les font encore leurs aujourd’hui, les droits de l’Homme valent absolument, pour tous les humains, quels qu’ils soient, abstraction faite de leur époque, de leur langue, de leur couleur de peau ou de leur histoire particulières – ce qui pose évidemment une question philosophique majeure : existe-t-il vraiment quelque chose comme des valeurs absolues, et si oui, d’où viennent-elles ? J’ai souvent eu cette discussion avec mes collègues philosophes, par exemple avec André Comte-Sponville dans La Sagesse des Modernes, ou encore avec Marcel Gauchet, dans notre livre intitulé Le Religieux après la religion. Marcel est resté volontairement dans l’expectative, il a laissé le débat ouvert, mais pour André, qui se veut matérialiste, au sens philosophique du terme, les valeurs absolues n’existent évidemment pas, attendu que toutes nos valeurs sont forcément relatives à un substrat matériel, que ce dernier soit d’ordre biologique ou social-historique. Le problème à mes yeux, dans cette perspective, au sens propre « relativiste », c’est qu’on ne parvient jamais à expliquer d’où nous vient malgré tout le sentiment que certaines valeurs, par exemple certains aspects des droits de l’Homme que je viens d’évoquer, sont inconditionnées, pas négociables, valables en tout temps et en tout lieu ? Que je le veuille ou non, il m’apparaît comme indiscutable que tuer un enfant (ou d’ailleurs un adulte), pour la seule et unique raison qu’il n’a pas la même couleur de peau, la même « race » ou la même religion que moi, est immonde quelles que soient les circonstances. Or c’est pourtant un fait que les génocides ont existé et continuent encore d’exister sous nos yeux. Si cette conviction qu’on touche là à de l’absolu, à du non-relatif, est une pure illusion, pourquoi résiste-t-elle chez certains d’entre nous à la critique – et j’en suis certain, chez André et Marcel comme en moi ? Il en va au fond de même pour les vérités scientifiques. Quelles que soient notre biologie et notre histoire, en tout lieu et en tout temps 2+2 font 4 pour tout un chacun et la ligne droite reste et restera toujours le plus court chemin d’un point à un autre (du moins en géométrie euclidienne). De là l’idée qu’il existe a priori des catégories universelles de la pensée comme de la morale, des vérités et des valeurs qu’on dira « transcendantales », non seulement parce qu’elles transcendent tous les contextes particuliers et qu’elles sont en ce sens « absolues », mais aussi parce qu’elles possèdent une valeur objective en un sens bien précis : elles s’imposent à ma subjectivité que je le veuille ou non, elles ne sont pas affaire de goût. Que cela me plaise ou non, 2+2 continueront toujours de faire 4, le racisme restera absolument et non relativement une saloperie et les crimes contre l’humanité aussi, quelles que soient les excuses misérables que ceux qui les commettent voudront leur trouver. Voilà, il me semble, ce que la philosophie doit penser (ce qu’ont commencé à faire des auteurs comme Kant et Husserl par exemple), plutôt que d’entrer dans des dénégations qui, malgré toute leur subtilité, ne parviennent pas même à convaincre vraiment ceux qui les élaborent.

Dictionnaire amoureux de la philosophie.
Luc Ferry.
Plon, 2018.

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