Extraits philosophiques

Nour

Ma Nour chérie,

Tout ce que tu me dis de la petite Jihad soulage mon cœur et me redonne de la force. J’ai mis de longs mois à me remettre de mon agression. Et mes ennuis continuent: bien que j’aie été victime, le ministère de l’Éducation a considéré que ce sont mes écrits et mes propos tenus en cours qui avaient été provocateurs. Je suis donc définitivement démis de mes fonctions. Les auteurs de mon passage à tabac ont été condamnés à des peines symboliques pour « atteinte à l’ordre public». On n’a même pas retenu à leur encontre la charge de tentative d’assassinat ou même d’agression physique. Les juges ont seulement évoqué une bousculade. Bousculade qui m’a valu quatre mois d’hôpital et deux opérations! Je te passe les détails pour ne pas nourrir ton inquiétude. Je me déplace encore avec difficulté et avec beaucoup de souffrances.

Mais une fois de plus, ce sont les attaques morales qui me font le plus de mal. Je dois passer le mois prochain devant un tribunal pour le délit d’apostasie. Moi qui connais le Coran par cœur, qui prie cinq fois par jour, qui pratique assidûment le dhikr, qui étudie sans relâche le Coran, le hadith et la Sunna depuis quarante ans! Moi qui observe toutes les recommandations de l’islam généralement admises, même sans forcément y adhérer. Sais-tu que tu es dans chacune de mes prières? Et dorénavant Jihad aussi. Même ton Akram y trouve une place. Pour que lui aussi soit guidé et pardonné.

Que me reproche-t-on finalement? De n’être qu’un humble musulman ébloui par la sagesse infinie d’Allah? Un musulman qui n’éprouve pas le besoin de répéter les mêmes inepties’ sur l’islam que ses prédécesseurs et ses contemporains. Qui se veut sincère et cherche inlassablement à comprendre la Vérité, si tant est qu’il n’y en ait qu’une. Heureusement, dans notre pays, ce crime n’est pas encore puni de la peine de mort, ni même d’une peine de prison … mais c’est tout comme. Ce que l’État ne fera pas, d’autres s’en chargeront à sa place. La simple condamnation par un tribunal, même à une peine symbolique, suffira à ma mort sociale. Et même à ma mort tout court.

Notre pays, tu le sais, a signé le Pacte international relatif aux droits civils et politiques. Son article 18 affirme la liberté de conscience. Mais c’est une signature qui ne me protège en rien. Le Conseil supérieur des oulémas a émis il y a six mois une fatwa selon laquelle tout musulman qui apostasie mérite la peine de mort. Son avis ne s’imposera pas à la justice, mais servira d’argument à tous les obtus qui, en me mettant à mort, se donneront le sentiment d’être un combattant de l’islam, un compagnon du Prophète. Des combattants de la bêtise, oui! Des compagnons de l’indigence intellectuelle et morale. Heureusement qu’Allah et le Prophète ne leur ressemblent pas! Ils ne sont pas le Coran, mais sa rature. «C’est dur d’être aimé par des cons », a fait dire au Prophète le journal Charlie Hebdo. Mais je t’assure, ma petite Nour, que c’est encore plus dur d’être détesté par ces mêmes cons, surtout quand on est un musulman en terre d’islam.
N’avons-nous donc rien à offrir à notre jeunesse?

Nos diplômés meurent de faim et balayent les rues pour survivre. Leur liberté de penser et de s’exprimer est sans cesse bridée par notre histoire, notre culture, notre système politique, nos institutions, l’étroitesse de notre enseignement. Dans toutes ses strates, notre société est gangrenée par le bakchich, l’individualisme forcené ou, à l’inverse, par le clanisme médiéval. Dès que le moindre fonctionnaire a un peu de pouvoir, il n’en fait usage que dans son propre intérêt. Heureusement, on peut citer quantité d’exemples qui prouvent que notre société est également tout le contraire de cela. Riche de son histoire et de sa culture, de l’imagination et de l’enthousiasme de sa jeunesse.

Alors, ma petite Nour, je ne sais plus quoi te dire. Ton père sera-t-il encore en vie pour recevoir ta prochaine lettre? Car ici tout n’est plus que sacralisation et blasphème. On sacralise tout, et tout devient alors blasphème, insulte à Allah et à son prophète. Ils ne connaissent plus rien de l’islam. Son appel à l’amour, à la fraternité, à la connaissance et à la bienveillance n’a plus sa place dans notre société. : L’État a privé le citoyen de toute velléité politique. Il a bombardé l’homme chef de famille, faisant de lui le tyran indécrottable qui compense, par l’autorité paternelle dans l’espace privé, le pouvoir qu’il n’a plus, et qu’il n’a peut-être jamais eu, dans l’espace public.

Oui, la sacralisation est le poison suprême. On sacralise l’islam, le Coran, la Sunna. Le Prophète a remplacé le Coran. On l’idéalise à outrance, faisant presque de sa parole une parole supérieure au Livre révélé. La psychanalyse nous l’apprend clairement: tout modèle parfait ouvre la porte aux perversions chez celui qui y aspire mais ne peut l’atteindre. Nos législations sont truffées de contraintes liberticides directement édictées par le hadith, dont on a fait un fourre-tout indigeste mais qui guide nos consciences et nos lois. : L’humilité du Prophète, son attitude exemplaire, ses erreurs parfois: tout cela est gommé au profit d’un être considéré comme parfait, ce qu’il n’a jamais prétendu être. On lui prête toutes les qualités, surtout celles qui peuvent justifier l’emploi de la barbarie. Quelle négation de l’islam! C’est pourquoi je préfère voir en Mohammad un modèle, certes, mais un modèle imparfait. C’est lui qui me guide et renforce ma foi y compris par ses imperfections.

Car il n’y a que la vie qui soit sacrée, la nôtre et celle des autres. C’est le plus beau cadeau d’Allah. Ta petite Jihad te le démontre tous les jours. Allah nous a demandé de la préserver en permanence, cette vie si fragile. Pas de la massacrer: ton Daesh est une négation de l’islam, son antithèse. Quatre-vingt-dix pour cent de ses victimes sont des musulmans! Et le reste est aussi constitué de vies respectables et innocentes, peu importe qu’elles soient musulmanes ou non.
Toute sacralisation mène au désastre totalitaire.

Toute référence à des identités individuelles ou collectives est un leurre. Il n’y a qu’une seule identité, c’est l’identité humaine. Cette pauvre identité faite de lâcheté et de courage, d’égoïsme et de générosité, et de toutes ces choses dont je t’ai déjà parlé si souvent. Toute globalisation engendre des contre-globalisations. Fuis comme la peste ces idées toutes faites et les images stéréotypées des êtres humains! Il n’y a qu’une grande famille humaine composée d’individus tous différents.

Rachid Benzine.
Nour, pourquoi n’ai-je rien vu venir ?
Seuil, 2016.

Print Friendly