LA PEUR AU FONDEMENT DE L’ÉCOLOGIE

Depuis une quarantaine d’années, peut-être une cinquantaine, nous avons assisté, en Europe, à une tendance lourde assez frappante, assez problématique aussi, qui suscite, je crois, beaucoup d’interrogations : une véritable prolifération tous azimuts des peurs. Nous avons aujourd’hui, dans nos vieux pays occidentaux, peur de tout. Du sexe, de l’alcool, du tabac, de la vitesse en voiture, des côtes de bœuf, des volailles, des nanotechnologies, des micro-ondes, du trou dans la couche d’ozone, de la Turquie, de la mondialisation, des OGM, du réchauffement climatique, de mon ami Claude Allègre et de mille choses épouvantables encore. Mais ce qui est le plus frappant, c’est que cette prolifération des peurs – qui, encore une fois, accompagne la montée en puissance de l’écologie politique et du pacifisme en Europe du Nord depuis les années 1970 – s’est accompagnée d’un mouvement plus profond encore : un mouvement de déculpabilisation de la peur.

PROLIFÉRATION ET DÉCULPABILISATION DE LA PEUR

Lorsque j’étais enfant, on nous disait, à l’école comme chez nos parents, qu’un « grand garçon» ou une « grande fille », « ça n’a pas peur ». Que grandir, devenir une « grande personne », pour parler comme Saint-Exupéry dans Le Petit Prince, c’était être capable de quitter ses parents pour aller vers le grand large, être capable de surmonter la peur du noir et même, le cas, échéant, de se porter au secours d’une personne faible agressée dans un train ou dans un métro. Je ne dis pas que nous étions forcément au niveau, forcément courageux, mais c’était l’idée, en tout cas, qu’on essayait de faire passer dans les écoles comme dans les familles : parvenir à vaincre les peurs était l’une des tâches les plus éminentes qui fût pour tout adulte raisonnable. C’était d’ailleurs le message constant de la philosophie depuis les Grecs : la peur était toujours considérée comme une passion honteuse et infantile, une passion qui nous « coince », qui nous replie sur nous-mêmes et nous empêche tout à la fois de penser librement et de nous ouvrir aux autres. La peur, pour les sages grecs, c’était l’ennemi par excellence, le contraire de l’ouverture aux autres, de l’intelligence et de l’amour. Du reste, comme dit depuis toujours la sagesse des nations : « La peur est mauvaise conseillère. »

Sous l’effet de l’écologie politique, cette passion, naguère encore regardée comme funeste, a radicalement changé de statut dans nos sociétés modernes. Loin d’être regardée comme un signe d’infantilisme, elle est devenue le premier pas de la sagesse entendue au sens de ce fichu « principe de précaution)} qu’on a inscrit dans la Constitution à mon grand désespoir lorsque j’étais ministre : c’était à mes yeux un symbole détestable, comme si on gravait l’idéologie du « risque zéro » et la sacralisation de la peur dans le marbre de nos édifices publics. Et ça n’avait rien d’anecdotique, c’était à mes yeux un changement de fond.

Il existe un livre d’un philosophe allemand, mort il y a quelques années, qui a réellement compté dans l’histoire intellectuelle de l’écologie, notamment dans les grands pays d’Europe du Nord: je pense au livre de Hans Jonas, Le Principe responsabilité. Cet ouvrage, qui fut la bible des écologistes allemands, comprend un chapitre intitulé «heuristique de la peur» « Heuristique» : le mot vient du verbe grec eurisko, qui veut dire « je découvre» (comme dans le fameux eurêka, « j’ai trouvé », qu’on attribue à Archimède). Par-delà le jargon, cette notion d’heuristique de la peur signifie quelque chose de très profond, à savoir que c’est finalement grâce à la peur qu’on va découvrir les menaces qui pèsent sur l’environnement, prendre conscience des dangers qui planent sur le monde, que ce soit d’ailleurs sur le plan environnemental ou géopolitique. Le livre accompagnait la montée en puissance du pacifisme en Allemagne autant que de l’écologie. Souvenez-vous du fameux lieber rot ais tot des pacifistes allemands : « Plutôt rouge que mort », slogan lancé quand l’Occident installait des Pershing pour se protéger des SS-20 soviétiques – épisode qui avait du restefait dire au président Mitterrand cette phrase de grand bon sens : « Les SS-20 sont à l’est, les pacifistes à l’ouest. »

Sous l’effet de la montée en puissance de l’écologie politique, la peur a aujourd’hui changé d’image: du statut de passion honteuse et infantile, elle va devenir la passion qui marque le premier pas vers la sagesse, définie, comme je vous le disais à l’instant, par le principe de précaution. Il faut rappeler que ce principe lui-même, au fil du temps, a changé de sens. À l’origine, lorsque l’idée et le nom apparaissent pour la première fois, dans l’Allemagne des années 1970, le principe de précaution signifie simplement qu’il ne faut pas épuiser les richesses à tout va, qu’il faut faire attention à l’usure du monde, qu’il faut préserver les possibilités de vie des générations futures. Et puis, progressivement, ce principe va prendre le sens d’une espèce d’idéologie du risque zéro. Si jamais il ya le moindre danger, alors on ne fait plus rien et on s’enferme dans un préservatif, un tonneau de coton.

Déjà Machiavel, et plus encore Hobbes, présentaient la peur comme la passion la plus commune, celle sur laquelle le tyran – Léviathan ou Prince – doit s’appuyer pour museler le peuple et pour asseoir son pouvoir sur des bases solides. Les passions communes, et la plus commune est sans doute la peur (mais il y a aussi la jalousie, la colère, l’indignation, par exemple), sont des auxiliaires du pouvoir infiniment plus fiables et plus efficaces que la police, l’armée ou les riches sur lesquels on avait l’habitude de s’appuyer mais qui peuvent toujours vous trahir ou vous faire défaut. La peur, c’est à la fois commun, démocratique – au sens où c’est un sentiment que tout le monde ressent – et fiable. Les écologistes, avec un sens politique très sûr, vont choisir très largement de s’appuyer sur elle pour essayer de faire passer leurs idées et augmenter leur influence dans la société. La question du statut de la peur me paraît en ce sens être un bon fil conducteur, une bonne entrée pour comprendre l’écologie politique contemporaine. Il n’est que de voir les films « écocatastrophiques » d’Al Gore, Nicolas Hulot ou Yann Arthus-Bertrand pour s’en persuader.

Luc Ferry.
Philosophie de l’écologie.
Sagesses d’hier et d’aujourd’hui, 2013.

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