Il en est de la république des voyageurs comme de tout autre pays : ses habitants, tout nomades qu’ils fussent, relèvent de diverses espèces. Et ce sont souvent des gens un peu à part, des gens bizarres. Parfois des hippies un peu égarés, les vêtements sales et sans le sou. Mais pas toujours. Il y a parfois des grands voyageurs dont la différence est beaucoup plus subtile et je crois qu’une petite histoire chinoise peut le dire mieux que mille théories.

Ayant passé une partie de l’été dans l’Empire du Milieu, j’y ai revu Daniel. Daniel est un ami d’assez longue date. Pardonnez que je ne donne pas son nom de famille: il tient à la discrétion. Non pas pour des raisons fiscales : Daniel est un de ces grands professeurs, un de ces grands savants reconnus dans son pays. L’un des plus grands sinologues d’Amérique, un peu comme l’était en France Étiemble, ce grand linguiste français spécialiste de la Chine. Daniel est de l’humilité et de la simplicité proverbiale des sages véritables; il est, de ce fait même, dans un fâcheux décalage permanent avec le monde qui l’entoure.

C’est là que survient le drame. Une chaude nuit d’été, humide et sombre comme toujours en cette fin de mois d’août dans la province du Zhejiang, au sud de Shanghai. Daniel voyage en bus, l’un des innombrables véhicules collectifs qui, à toute heure du jour ou de la nuit, sillonnent les longues routes de l’immense pays. À côté de lui, une famille locale; le petit dernier, haut comme trois pommes, sommeille lourdement dans les bras de sa mère. Jusqu’à ce que soudain il se réveille à demi, lève la tête et reste muet de stupeur. L’enfant aperçoit à côté de lui un être grand, aux cheveux gris et à la peau blanchâtre. Sans doute l’un de ces dragons dont sa mère lui avait tant parlé. Un monstre en tout cas pour cet enfant qui n’avait encore jamais vu d’Occidental dans sa courte vie. Cri de teneur, et le bambin se jette sur sa mère et murmure: «Un mangeur de pain. »

On peut bien sûr se moquer de ce garçonnet. Rire de son innocence. Ce serait passer à côté d’un aspect majeur de la situation : autant les raisons qui rendent Daniel bizane aux yeux candides de l’enfant chinois sont manifestes et plaisantes, autant celles qui font de Daniel un marginal excentrique dans ce qui devrait être son pays le sont moins. Assurément, Daniel est bizarre. Il ne porte pas de vêtement à la mode, ne lit pas la presse people. Il ne connaît pas Britney Spears – grand bien lui fasse. En revanche, Daniel se passionne pour les traités d’étymologie du vieux chinois et autres grimoires dont il est probablement l’un des seuls lecteurs de l’âge contemporain.

C’est d’ailleurs pour cela que j’aime beaucoup Daniel. C’est pour cela que nous passons de très bons moments ensemble à parler de sujets peut-être un peu marginaux. Étrangement, Daniel préfère communiquer avec moi plutôt qu’avec certains de ses collègues. Moi qui suis le petit jeune, qui ne suis même pas américain, et encore moins sinologue. Nous avons peut-être une différence commune et surtout une commune humanité. De quoi peut-être méditer ce slogan fameux « Marginaux de tous les pays, unissez-vous. »

Josef Schovanec.
Voyages en Autistan.
Pocket, 2017.

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