Da capo: retour au politique

Je parle des républiques de jadis, dit Grand-Papa Ronchon, où l’on respirait la liberté. Petite Poucette répond: comparons-les à maintenant, à ce temps réel que cet adverbe exprime si bien en langue française, puisqu’elle dit que ce présent, je le tiens enfin dans la main: «maintenant, tenant en main le monde», dit-elle, brandissant son portable.
Qui pouvait crier une telle annonce, jadis, demande-t-elle? Auguste, empereur de Rome, à qui, rodomont, Corneille fait dire: «Je suis maître de moi comme de l’univers»? Le Roi-Soleil, à Versailles? Tel tyran, au Kremlin, tel richissime milliardaire, à la Bourse? En tout cas, des personnes rarissimes, juchées à la cime de la tour Eiffel, aussi éloignées du sol et des sujets que possible. Or, maintenant, justement, trois milliards sept cent cinquante millions de Petites Poucettes, tenant en main leur portable, peuvent proclamer, dans le monde, cette devise, mieux encore et au sens littéral, ce manifeste.

Voici la base d’une nouvelle tour, étêtée, sans sommet. Autant d’émetteurs que de récepteurs: enfin le grand nombre a conquis aussi l’émission. Cela dessine un nouvel espace de communication, en forme de réseau ou d’entrelacs, réalisant ainsi l’utopie préalable à la démocratie. Je précise: l’utopie, alors, n’est pas un non-lieu, mais un lieu à la fois réel et virtuel. Autrement dit, une bombe!

Grandeur des espèces
Bondissant alors et juché sur ses grands chevaux, Grand-Papa Ronchon déclame, gaullien, à la cantonade: avant, la France comptait parmi les grandes nations du monde, alors qu’aujourd’hui … Certes, dit, le plus doucement possible, Petite Poucette, mais qu’entendez-vous par grandeur? A l’ère de ces hauteurs vertigineuses, Louis XIV, Robespierre ou Napoléon tuèrent mes aïeux, par dizaines, par centaines de milliers, sur la place de Grève, en Russie, Égypte et Italie. Parfois cinquante mille en une seule bataille, oui, en une seule journée de quinze heures, comme à Eylau ou à la Moskova. Combien de cadavres par minute? Dans quel but, sinon avoir un nom dans l’histoire, mais, finalement, échouer? Pour devenir le premier, mais, enfin, se faire guillotiner ou emprisonner à Sainte-Hélène? Cher payé pour le peuple et leur propre destin. Qui écrivit jamais l’histoire du point de vue de ces victimes, de ces âmes mortes, nous?

Parallèle biologique: prenons l’exemple de l’homme en général et comme être vivant. À force de se battre contre toutes les espèces, de les exploiter, de les chasser, de les parasiter, de les détruire, supposons qu’il arrive au terme fatal où elles disparaîtraient. Le plus fort, le plus grand, le plus puissant, le vainqueur de la lutte pour la vie a gagné. Le voici donc seul sur la Terre, sans vache, sans arbre, sans blé. Que mangera-t-il? Son semblable, sa femme, son fils, Grand-Papa et Petite Poucette au petit déjeuner?
J’imagine un roman inspiré par le darwinisme social où la lutte pour la vie fait rage et où, à la fin d’une ère, une espèce vivante l’emporte. La voici, à son tour,
victorieuse, seule sur la Terre; comme, tantôt, l’homme mourut d’avoir gagné, elle risque d’en crever. Alors, avant de disparaître et, vite, pour se sauvegarder, elle décide de faire profil bas et se résigne à se glisser désormais vers un rang plus modeste. Elle apprend surtout à ne plus jamais tenter de l’emporter, elle a su, à ses dépens, ce qu’il en Coûte de gagner. Alors, passé sa résignation, acte deux, une autre époque s’annonce, une autre bataille fait rage, au terme de laquelle une autre espèce gagne et tout recommence. À son tour, de nouveau, elle risque d’en mourir et rentre rapidement dans le rang. Leçon intégrale enfin: toutes les espèces vivantes, bactéries, champignons, faune, baleine, flore, séquoias, oui, toutes eurent leur chance dans cette vive et sinistre galère et, tour à tour, après avoir gagné, se résignèrent et entrèrent en la forêt commune, en compagnie des autres, pour la petite guerre de tous les jours et de tous contre tous, où qui perd gagne, où qui gagne perd, et où, finalement, tout le monde finit par se reproduire et manger.

Voilà pourquoi toutes redoutent l’homme: chacune sait la vraie loi de la jungle, celle que je viens d’énoncer, qu’il ne faut surtout pas gagner, mais l’homme, le dernier, ne la sait toujours pas. Car il n’a pas encore gagné. Depuis quelques millions d’années, nous y sommes, c’est le tour de l’homme. Il a lutté, il s’est battu, il a tout inventé, enfin il va gagner. Demain matin, au jour même de sa victoire, seul au monde, il sera forcé de se résigner, comme le firent le séquoia floral, la baleine faunesque, les bactéries, les champignons et les mousses.

Quitter vite le pinacle et revenir au lot commun, s’il veut survivre. Vite, vite, au risque de mourir.

C’était mieux avant.
Michel Serres.
Le Pommier, 2017.

 

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