Les Tisserands du lien intérieur

Je commence par les Tisserands du lien intérieur parce que la vocation ultime et convergente de tous les liens – à soi, à autrui, à la nature et à la vie – est de nous faire grandir en humanité. Ces Tisserands-là ont pris conscience que nous n’avions plus guère de nouvelles de nos « âmes », c’est-à-dire plus assez de relations avec notre intériorité.

Ce n’est pas étonnant. Ni l’école ni la plupart des éducations familiales n’enseignent à se mettre à l’écoute de soi. Pourtant, on gagnerait à ce que, dès son plus jeune âge, l’enfant apprenne à être attentif à son âme. Il n’est jamais trop tôt pour l’initier à la prise de conscience de ses ressources intérieures et à la capacité de « rester avec soi sans s’ennuyer ». Or, aujourd’hui, tout semble fait pour empêcher cette constitution de l’intériorité : certains parents s’ingénient, en croyant bien faire, à multiplier pour leurs enfants les activités (le sport, la musique), d’autres les laissent livrés à la distraction continuelle de la télévision, d’internet ou des jeux vidéo. Mais comment mettre l’enfant en lien avec lui-même ? Une première possibilité, élémentaire, est de cultiver avec lui la pratique du dialogue, et de l’inciter à discuter avec d’autres ; il apprendra à s’interroger, seul ou en groupe, en étant amené à se positionner sur tous les sujets, petits et grands. C’est ce que font par exemple les promoteurs de la philosophie pour les enfants comme Michel Sasseville28, à partir de questions très simples sur lesquelles ils font débattre une classe. Qu’est-ce qui vous rend le plus heureux ? Comment montrer à quelqu’un qu’on l’aime ? La violence règle-t-elle les problèmes ? Et ainsi de suite. En proposant ainsi à l’enfant – en classe ou à la maison – de trouver « les mots pour se dire », on lui offre des activités qui le ramènent à lui-même, à ce qu’il ressent, à ce qu’il pense, et lui évitent de rester dispersé au dehors. Il n’est jamais trop tôt pour rendre l’enfant sensible à la valeur de la vie reliée en général – et pas seulement reliée à soi. L’école peut par exemple lui faire expérimenter le besoin permanent que nous avons les uns des autres, la valeur de la solidarité et de l’entraide, le plaisir de ce qu’on réussit ensemble. Pour cela, il s’agira de mettre en place dès les petites classes des activités de travail en équipe, grâce auxquelles l’enfant développe le sens du collectif aussi bien que le sens des responsabilités et de l’intérêt général sont stimulés.

Du côté des adultes, l’éducation au lien avec soi est-elle plus répandue ? Combien d’entre nous ont acquis la discipline et trouvé le goût d’un temps quotidien de silence intérieur ? D’une pratique régulière de mise en ordre de ses pensées, de ses émotions, de sa vie ? La culture socratique du « connais-toi toi-même » (gnothi seauton) a été largement perdue – à notre plus grand préjudice, parce qu’il y a là une pratique non religieuse du retour à soi, dans l’universalité de laquelle nous pourrions communier. Quel être humain sur la terre, en effet, n’a pas un rendez-vous intime avec les questions suivantes ?
« Qui suis-je ? Qu’ai-je au fond de moi de différent, de singulier, d’unique ? Me suis-je déjà donné les moyens de le découvrir et de l’exprimer ? Ai-je donc assez pris soin de moi-même ? Ai-je une connaissance superficielle ou approfondie de moi-même ? Au quotidien et au fil des années, est-ce que je prends le temps de faire silence en moi-même ? Le temps de me mettre en quête et à l’écoute de mon moi profond ? Est-ce que cette expression même – tout comme celles d’âme ou d’intériorité – a un véritable sens pour moi ? Ou bien n’y ai-je jamais vraiment réfléchi ? Est-ce que j’ai choisi une vie en harmonie avec quelque chose qui chez moi viendrait ainsi du dedans ? Est-ce que je la construis comme un véritable chemin à la rencontre de moi-même ? Comme un processus d’accomplissement en accord avec mes aspirations et mes facultés les plus personnelles ? Suis-je toujours fidèle à ce que je m’étais promis d’être ? Ma vie suit-elle une direction majeure, ou bien une série éclatée, sans ordre ni progrès, de buts ponctuels ? N’ai-je pas le sentiment désagréable de m’être laissé imposer mes objectifs et mon mode d’existence par la société ? Si je suis honnête avec moi-même, puis-je toujours me considérer comme “vivant”, ou bien ai-je laissé mes rêves, mes idéaux, mes aspirations les plus vitales se diluer ou se dissiper peu à peu ? »
De plus en plus d’individus cherchent aujourd’hui à retrouver le temps, la sincérité, la profondeur de ce type de questionnement sur soi. Ils en ont assez de sociétés où rien n’est prévu – aucun espace – pour communiquer à ce même niveau d’intimité avec d’autres. Assez de ces univers matérialistes où personne ne parle jamais de la vie comme d’un cheminement intérieur, où ne sont donnés nulle part les moyens d’avancer dans l’accord avec soi, la connaissance de soi, l’exigence envers soi ou l’acceptation de soi. À force d’ignorer ces besoins fondamentaux, nos sociétés ont fini par susciter des sentiments d’énorme frustration… Elles ne pouvaient pas rester plus longtemps dans ce vide, dans cette non-assistance à personne en quête de soi. Voilà ce qui a donné matière à l’apparition d’une première famille de Tisserands. La conscience de ce manque est à l’origine de leur vocation. Ils ont donc commencé à ouvrir dans la cité humaine des lieux consacrés aux pratiques du retour à soi, notamment des centres consacrés à la découverte de la méditation. Celle-ci fait un spectaculaire retour en force dans nos sociétés. Elle connaît un engouement qui ne cesse de s’amplifier, y compris sous les formes et dans les lieux les plus inattendus.

À l’école, l’association RYE fondée par Micheline Flak a obtenu l’agrément du ministère français de l’Éducation nationale pour promouvoir le yoga auprès des élèves – et les méthodes de concentration et de bien-être dans leur ensemble29. Des précurseurs comme Raymond Barbry30 se font entendre d’un public plus large et plus réceptif qu’auparavant : « Il s’agit, durant un temps très bref en début de cours, d’effectuer quelques exercices simples. Se concentrer sur sa respiration, se mettre à l’écoute des sons, des sensations de son corps, et observer ses pensées. Si l’on pratique régulièrement, on note des effets positifs sur chaque élève, de manière individuelle, mais aussi sur les enseignants, ce qui entraîne, de fait, des effets collectifs sur l’ambiance générale de la classe. Des recherches scientifiques récentes ont pu démontrer ce que les anciennes traditions avaient découvert bien avant nous, à savoir que ces temps de silence et d’intériorité s’avéraient bénéfiques, voire indispensables au développement et à l’équilibre de l’être humain […] Partout, les ouvrages et autres témoignages sur la pleine conscience se multiplient. Bien plus qu’un effet de mode, cette approche du développement de l’intériorité semble répondre à un véritable besoin de notre époque31. »
Méditation à l’école mais aussi méditation au travail, comme en témoignait récemment cette chronique de France Info : « La méditation, ça n’est rien d’autre qu’un moment de calme. Chez Google, en Californie, ce type de pratique est devenu plus organisé. Il y a quelques jours, un ingénieur de chez Google faisait une étape à Paris, au siège de Google France. Un ingénieur pas comme les autres. Chade Meng Tan, natif de Singapour, a mis en place une espèce d’atelier de méditation dans l’entreprise. Il a déjà formé deux mille salariés, et il y a une liste d’attente. Il est aussi l’auteur d’un best-seller, Connectez-vous à vous-même. Ses fans sont le dalaï-lama, Barack Obama, Bill et Hillary Clinton. La méditation au travail, c’est vraiment en train de bouger. »

Parmi les méthodes de méditation, signalons enfin que le yoga suscite un intérêt sans précédent (il y aurait 250 millions de pratiquants pour le yoga dans le monde, 1 million en France). Fait significatif, inimaginable il y a quelques années : l’ONU a décidé de faire du 21 juin 2015 la journée mondiale du yoga, sur proposition du Premier ministre indien Narendra Modi, votée à la quasi-unanimité par les pays-membres ! Mais on constate aussi, avec une nuance plus religieuse, la réapparition du recueillement ou de la prière, et le besoin de réaffirmer une identité religieuse forte. Bref, les Tisserands du lien intérieur sont bel et bien à l’œuvre, et déjà beaucoup plus nombreux qu’on ne le croit.

Abdennour Bidar.
Les tisserands.
© Les Liens qui Libèrent, 2016.

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