JOSEPH KESSEL
Le Réveillon du colonel Jerkof

Serge Mikhaïlovitch Jerkof, colonel à la garde impériale, enleva son cache-poussière, baissa le rideau de fer et sortit de la librairie où, toute la journée, pour un salaire assez misérable, il ficelait des paquets de volumes.
Son pardessus était mince; le soir était d’un froid acide. Jerkof marcha très vite.
Il atteignait bientôt le boulevard Saint-Michel et se dirigea vers la rue Tournefort, où il occupait une chambre mansardée.
Une fatigue profonde pesait sur ses membres et faisait le vide en son esprit. Elle venait de si loin qu’il la subissait sans la percevoir: des mois de luttes mortelles en Russie, des années de privations à l’étranger, les occupations mécaniques, fastidieuses et sans issue, auxquelles il était astreint, y avaient ajouté un sceau définitif.

Il allait à travers une cohue de passants sans remarquer qu’elle était plus dense et désœuvrée qu’à l’ordinaire. Pour lui, ce soir-là ne différait pas des autres. Il irait, comme tous les jours, acheter quelques provisions, préparerait son dîner sur une lampe à pétrole et se coucherait, très las.
Dans l’épicerie où il se fournissait régulièrement, il eut une surprise. La pièce était pleine de chalands. Ménagères affairées, petites gens, pour qui la vie matérielle était chaque matin une équation difficile à résoudre, choisissaient des victuailles que, à l’ordinaire, leur état leur interdisait.
Le colonel se souvint qu’on était au 24 décembre, le soir du Réveillon.
Il lui sembla que son cœur s’alourdissait. La joie des autres et cet air de fête qui embellit les plus humbles visages lui rendaient tout à coup plus cruelles et comme neuves sa misère, sa tristesse, sa solitude …
Hâtivement, il fit ses achats, monta dans sa chambre. Pour la première fois, il en vit toute la pauvreté. Mais sentant obscurément que l’indifférence morne qui l’imprégnait d’habitude lui permettait, seule, de supporter la vie qu’il aimait, Serge Mikhaïlovitch se contraignit d’un rude effort à poursuivre, sans réfléchir, l’accomplissement machinal de ses gestes quotidiens.
Il arriva ainsi à préparer son bref repas et à le manger sans goût. Mais lorsque l’heure vint de se déshabiller, la force lui manqua.
Le sourd travail intérieur que sa volonté avait réussi à masquer jusque-là portait ses fruits amers: dans cette nuit joyeuse, entouré par l’immense ville dont il semblait entendre la rumeur de plaisir, le sommeil ne viendrait point. Et la pensée d’étendre son corps sur le grabat dur et glacé pour n’y point dormir lui fut intolérable.

Il se mit à marcher à travers la chambre, tandis qu’une angoisse vacillait dans ses yeux. Des images fragmentées se bousculaient sous son front. Il ne pouvait s’attacher à aucune d’elles, mais toutes apportaient un lambeau de détresse qu’il était impuissant à vaincre.
Inconsciemment, Jerkof s’arrêta devant sa malle, l’ouvrit et, d’une enveloppe, tira deux billets de cent francs. Puis il se passa la main sur les tempes et murmura, comme réveillé :
– Je suis fou.
Un sourire douloureux crispa sa bouche. Il venait de comprendre qu’il voulait, lui aussi, quelque part, dans le bruit, la lumière et le vin, fêter le Réveillon.
Il haussa les épaules. Quel rêve enfantin! Cet argent qui tremblait entre ses doigts était sa réserve suprême contre l’inconnu …
Longtemps le colonel resta immobile, rêvant. Et, brusquement, l’appel invincible, venu du plus profond de sa chair, qui l’avait jeté au cœur des rouges batailles, qui lui avait fait gagner et perdre des fortunes sur un coup de dés, cet instinct du risque et de l’oubli, que sa vie terne d’émigré avait pu réduire mais non pas supprimer, l’emporta.
Il chiffonna les deux billets, les glissa dans sa poche, descendit l’escalier roide, arrêta une voiture et, au chauffeur, il cria de sa voix de grand seigneur miraculeusement retrouvée:
– À Montmartre !

Intrigués, les soupeurs examinaient cet homme, haut de taille, qui, seul, à une table, inclinait son fier visage meurtri sur une coupe de champagne.
L’usure de ses vêtements étonnait parmi le luxe insolent, mais ses mains étaient si parfaites qu’elles anoblissaient ses manchettes élimées.
Un orchestre nègre faisait trembler les cristaux.
La clarté des lustres avait l’éclat et la dureté d’un métal en fusion. Mais le tumulte et la lumière, les rires et les danses, loin de verser au colonel Serge Mikhaïlovitch cet anéantissement de la mémoire qu’il était venu chercher, lui donnaient au contraire une acuité terrible de souvenirs.
Il n’avait pas encore touché au vin doré mais, dans sa trame palpitante, les yeux de Jerkof retrouvaient tout un monde évanoui …
Une file de traineaux, attelés de troïkas couvertes de sonnettes claires, glissaient comme une tempête heureuse sur la neige aux reflets bleus de lune. Les
cochers excitaient les chevaux écumants avec des cris affectueux et farouches.
Dans la capitale entière, ce n’était que sons de cloches de Noël et bruit de chansons. La Néva royale et glacée brillait entre les perspectives de palais et d’églises. On allait aux Îles.
Déjà la griserie chauffait le sang des hommes, amollissait le regard des femmes. L’air vif et pur y mêlait une allégresse légère et pleine de fraîche volupté.
Puis, les tziganes! Leur troupe faisait jaillir des violons et des gorges toute la joie, toute la tristesse. Les rudes mélodies, nées dans les steppes du bruissement des herbes et du murmure des eaux, animaient les romances vulgaires d’ivresse, de désespoir et d’amour.

Et le colonel Jerkof se rappela celui qui menait le chœur brutal et superbe: Mitka la canaille, avec ses yeux d’ébène poli, ses joues grasses et sa voix cuivrée. Mitka l’incomparable, à qui l’on jetait l’or par poignées pour qu’il exaspérât encore l’ardeur frénétique des siens.
Une colère souleva Serge Mikhaïlovitch contre sa propre naïveté. Comment avait-il pu croire que, après des réveillons pareils, il trouverait quelque plaisir à une fête mesurée?
Pour s’étourdir, il vida d’un trait sa coupe, mais le champagne lui parut fade. Il appela le garçon, lui jeta ses deux derniers billets et se leva.

Mais un tressaillement le raidit. L’orchestre s’était tu et d’une draperie qui se levait, surgit, bariolée et sonore, une troupe bronzée aux dents éclatantes.
– Les tziganes! murmura le colonel. Il retomba sur sa chaise.
Les archets, comme des flammes, coururent sur les cordes chantantes, les voix riches et meurtries montèrent dans la salle enfumée.
Tout s’effaça pour Jerkof: sa famille massacrée, sa misère sans issue, les travaux mesquins, l’existence ruinée. Il ne vivait plus que dans les rythmes barbares et splendides, dans cet orage déchaîné de joie et de somptueux désespoir.
Sur un accord brusque, la mélodie mourut. Un lourd enchantement oppressa le colonel, mais une assiette pleine de billets et tendue devant lui vint l’en tirer.
Machinalement, il fouilla ses poches: elles étaient vides. Il leva des yeux confus sur le quêteur et un tremblement le secoua. Mitka! C’était Mitka!
Les années n’avaient point entamé la ronde fermeté de sa figure, l’éclat luisant de ses yeux, ni son sourire familier et servile.

Le tzigane aussi l’avait reconnu. Ses prunelles vives coururent sur les traits émaciés de Jerkof, sur son veston fripé. Il s’inclina respectueusement et dit en russe:
– Ne vous en allez pas avant la fin Votre Excellence Serge Mikhaïlovitch. Nous fêterons la Noël comme au bon vieux temps.

Jusqu’à l’aube, dans un cabinet particulier, Mitka la canaille, en souvenir des nuits des îles, soûla Jerkof de ses chansons préférées. Et le colonel eut contre lui, attentives à ses désirs, deux filles aux seins bruns.

Au pied du sapin.
Contes de Noël.
Folio, 2010.

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