Renversant

La Belle Histoire de Blanche-Neige

Il était une fois un pays merveilleux où les femmes avaient pris leur revanche sur les hommes, elles pouvaient enfin devenir maçon, plombier ou champion de boxe et laissaient à leurs maris le soin de torcher les enfants et de repriser les chaussettes.
La présidente de la République était une femme remarquable qui prônait officiellement l’égalité des sexes, disant que si on donne aux garçons les mêmes chances qu’aux filles, il n’y a pas de raison pour qu’ils ne réussissent pas tout aussi bien.
Ceci dit, en son for intérieur, elle conservait quelque doute sur la valeur masculine, car elle était une femme douée d’une prodigieuse intelligence et d’une personnalité supérieure. C’est d’ailleurs à cela qu’elle devait son poste de Présidente et chacune de ses apparitions en public plongeait la foule dans un grand respect à cause de la profondeur et de la subtilité de ses paroles. Et comme elle ne souhaitait rien tant que d’être réélue, elle étudiait soigneusement les sondages: À la question: Suis-je la personne la plus intelligente du pays?
– 87 % des gens interrogés répondent: Oui, madame la Présidente.
– À la question: Ai-je la cervelle la mieux faite?
– 78 % répondent: Sans aucun doute, madame la Présidente.
Et ainsi de suite, jusqu’au jour où le sondage répondit:
– Non, madame la Présidente, vous n’êtes pas la plus intelligente car Blanche-Neige l’est autant que vous – et en plus, elle est belle!
Pour un mauvais résultat c’était un mauvais résultat, et même assez désagréable. La Présidente fit aussitôt venir un homme qui travaillait au palais comme « bon à tout faire» et lui ordonna, pleine de rage contenue, de se mettre sans délai à la recherche de Blanche-Neige pour la tuer.
Ce bon à tout faire n’était pas un mauvais bougre mais il comprit l’importance de la mission et tout le profit de carrière qu’il pourrait en tirer. Il songea à sa pauvre femme qui était directrice d’une chaîne de grands magasins et trimait dur pour élever leurs quatre enfants: elle serait bien contente, bien fière si son petit homme se distinguait tant soit peu dans son emploi!
Sans compter l’augmentation de salaire à espérer en cas de réussite.
Il dit donc: «À vos ordres, madame la Présidente, je vous apporterai le cœur de Blanche Neige demain sans faute avant la nuit, vous pouvez compter sur moi », et cet homme, qui s’appelait M. Catherine Lecœur (du nom de son épouse, suivant l’usage du pays) se mit en route sans perdre une seconde.
Il n’eut aucune peine à rencontrer Blanche Neige. Elle était connue comme le loup blanc, tant elle différait des autres femmes: elle ne portait pas de lunettes, ne fumait pas la pipe, ne jurait pas comme un charretier ni ne passait son temps au bistrot à jouer aux cartes. Au contraire, la plus gracieuse jeune fille qui se puisse imaginer, d’une modestie confondante, gentille comme un cœur, toujours souriante – principalement avec les hommes, auxquels jamais elle n’infligeait le sentiment de leur infériorité.
Bref, Blanche-Neige était unique, et tout le monde pouvait vous dire où la trouver.
– Bonjour mademoiselle Blanche-Neige, lui dit M. Lecœur en l’abordant, quelle belle journée, n’est-ce pas?
À quoi il lui fut répondu avec un charmant sourire qu’effectivement c’était un très beau jour, et que la belle saison semblait prendre un bon départ.
M. Lecœur, encouragé par cet accueil, proposa une petite promenade. Les voilà donc lui et Blanche-Neige bras dessus bras dessous, marchant dans la rue sous le soleil qui chauffait le ciel ce matin-là. Il offrit à la jeune fille un cornet de glace à la vanille, puis l’emmena faire un tour en canot sur le lac où il pensait pouvoir perpétrer son infamie à l’abri des regards. Mais à vrai dire, à mesure que passaient les quarts d’heure, la gentillesse de Blanche Neige lui ôtait tout courage (on a dit que c’était un bon bougre), et il se sentait de moins en moins fiérot à l’idée que tout à l’heure il lui faudrait poignarder sa victime.

Philippe Dumas et Boris Moissard.
Contes à l’envers.
École des loisirs, 2016.

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