École numérique

Mais où est le problème, finalement ? La vie toujours plus numérisée, pourquoi pas, sauf pour quelques grincheux – dont les auteurs du présent opuscule ? Il faut bien « vivre avec son temps », ne pas stupidement « refuser le monde d’aujourd’hui ». Et puis nous n’avons pas vraiment le choix, n’est -ce pas ? « La révolution du numérique a déjà commencé. La question n’est plus de savoir si elle est pertinente ou pas. La question est plutôt de savoir comment rattraper notre retard et jouer un rôle indéniable dans la compétition mondiale 1 • » … Le temps du débat est donc achevé, fermez le ban ! Tous à vos tablettes, sur la ligne de départ : il n’ y aura pas de place pour tous à l’arrivée, au grand jeu de la chaise musicale mondiale.
Ce renoncement fataliste, pour ne pas dire cet alibi – pas besoin de trop réfléchir à la trajectoire puisque de toute façon le coup est déjà parti – est bien résumé dans l’expression digital natives, désignant la jeunesse née peu ou prou après 1995. Pourtant, observons les nouveau-nés: aucun ne sort du ventre de sa mère muni d’un objet connecté; non, les enfants n’ont pas un portable à l’oreille en naissant; non, ils ne parlent pas naturellement le langage SMS. C’est nous, les parents ou grands-parents – et bientôt, l’institution scolaire – qui leur offrons ces objets manufacturés, qui fournissons les premiers portables, ordinateurs, tablettes, jeux vidéo, smartphones. C’est nous, enseignants, qui acceptons les gestes informatiques du quotidien, qui donnons aux élèves des recherches internet à faire à la maison.
Tous, collectivement, pour faire plaisir, par conformisme social, ou parce qu’il nous semble vain de lutter contre « un monde qui bouge », nous orientons les jeunes sur un chemin semé d’embûches. Or les enfants, du XXIe siècle comme du XIXe siècle, ont un point commun : «un besoin vital d’adultes exemplaires 1 ». D’où leur vient cette idée étrange, aux jeunes, d’être greffés à leur portable ? Ils nous imitent. Jusqu’à 10 ans. Puis ils s’imitent entre eux.

Une récente étude de l’Einstein Medical Center de Philadelphie, portant sur 350 enfants de 6 mois à 4 ans, vivant dans un centre urbain à bas revenus, a analysé l’usage des appareils connectés chez les plus jeunes Américains 2. La moitié des enfants de 4 ans ont leur propre télévision dans leur chambre, les trois quarts possèdent leur propre objet multimédia; 70 % des parents mettent un objet connecté dans les mains de leur enfant lorsqu’ils font des tâches ménagères; tablettes et smart phones sont également la réponse de 65 % des parents pour «calmer les enfants» ; enfin 29 % des parents donnent un objet multimédia à leur enfant au moment du coucher … En sommes-nous là – ou en serons-nous là bientôt, puisqu’il faut forcément « rattraper » notre retard digital ? Le numérique servant de doudou, de nounou, de jeu de société, d’attention parentale ?
L’addiction des enfants au cybermonde, c’est d’abord la nôtre: accros au portable en ville, à la maison, en voiture, au restaurant, au travail, en vacances, aux déjeuners de famille … La pédiatre américaine Jenny Radesky et deux autres chercheurs ont observé 45 familles attablées dans un fast-food américain : Dans les trois quarts des cas, les parents utilisaient leur smartphone, la plupart d’entre eux plus absorbés par leur mobile que par leurs enfants. [Les chercheurs] ont noté les grognements des parents quand leurs petits essayaient d’attirer leur attention (et même une mère qui a dégagé son fils d’un coup de pied).

Comment ne pas piéger ses enfants dans le numérique, quand on est soi-même accro ? Auteur d’un essai sur son addiction à internet et son décrochage, Thierry Crouzet décrit sa vie d’avant, dans laquelle se reconnaîtront peut -être certains parents : «À table, mes mains glissaient sous la nappe pour jouer avec mon téléphone. Aucun dialogue in vivo n’était assez intense pour me combler. Il m’arrivait, alors que je parlais en public, de suivre d’un œil les commentaires qui circulaient sur les réseaux sociaux »
Mais on ne joue pas impunément du multitasking. Certes, le multitâche offre un sentiment de puissance, d’ubiquité, d’excitation, il permet de rester en contact permanent, de vivre à cent à l’heure ou de se croire plus « productif ». Mais nous commençons – tout juste – à comprendre le prix à payer : du côté des adultes, le syndrome FOMO (Fear Of Missing Out), cette peur permanente de louper quelque chose, une impolitesse galopante, l’illusion d’une meilleure productivité, parfois le hum-out; du côté des enfants, la destruction de la faculté d’attention, des capacités de concentration, de la possibilité d’accomplir une tâche méticuleuse. Quel professeur avec un minimum d’ancienneté prétendra le contraire ?
Pourtant, les parents continuent à faire des cadeaux numériques, considérant que c’est désormais un «passage obligé». Même s’ils ne sont pas si heureux de l’adolescent connecté qu’ils récupèrent; même si le portable est souvent une source de conflits; même s’ils connaissent les dangers sociaux qui accompagnent la vie infantile numérisée: risque d’accès à des contenus inadaptés – les filtres de contrôle parental ne sont pas parfaits -, risques liés à l’interaction à distance (contacts indésirables, harcèlement, circulation de photos ou d’informations personnelles), embrigadement par des idéologies criminelles … Tous, collectivement, nous donnons crédit à internet, alors que nous savons bien que les jeunes accèdent alors à un «effarant fourre-tout où les sources d’influence les plus irrationnelles le disputent au sensationnalisme le plus brutal, aux appels à la haine les moins équivoques et aux dogmes les plus obtus ».

Lors de son audition en 2015 devant la commission d’enquête du Sénat « Service public de l’éducation, repères républicains et difficultés des enseignants », Philippe Meirieu insistait sur le devoir d’exemplarité des adultes : « Face à cette schizophrénie entre ce qui domine dans la société et ce que l’école cherche à faire, nous devons réaffirmer le devoir d’exemplarité des adultes [ … ]. Une première piste est celle de l’aide à la parentalité, dont les dispositifs sont, aujourd’hui en France, erratiques et peu soutenus. [ … ] Plus généralement, l’exemplarité devrait venir de toute la société des adultes … mais nous persistons pourtant à exposer la jeunesse à la démagogie publicitaire, à la violence systématique de certaines productions cinématographiques, voire à la perversité de nombreuses émissions dont la diffusion n’est dictée que par la règle de l’ audimat. »

Placer les médias face à leurs responsabilités, une piste intéressante pour que les enfants redeviennent des élèves. Mais en attendant, peut-être pourrions-nous questionner notre rôle de parents, utiliser un peu moins la tablette dans le train ou les jeux vidéo à l’arrière de la voiture pour avoir la paix.

Dis, papa, tu décroches de ton portable et tu nous racontes une belle histoire ?

Le désastre de l’école numérique.
Philippe Bihouix, Karine Mauvilly.
Seuil, 2016.

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