CONTRAINTE

Dans une expérience de Brehm, on annonce à des lycéens qu’un conférencier va venir leur parler des droits des jeunes et notamment de l’opportunité d’abaisser l’âge du droit de vote. Dans un groupe (A) on annonce, quelques jours avant la date prévue, que la conférence est purement et simplement interdite par la direction du lycée. À un autre groupe (B), on signale que le conférencier étant tombé gravement malade, la conférence ne pourra avoir lieu. Au cours des semaines qui suivent, on invite les élèves à répondre à des questionnaires et à écrire des dissertations sur le droit des jeunes et la question du droit de vote. On constate que, comme on pouvait s’en douter, les élèves du groupe A sont violemment plus revendicatifs en matière de droit que ceux du groupe B.
On pouvait probablement s’y attendre, du moins dans nos pays, avec des ados, dans le contexte scolaire. Rien ne dit que cette expérience nous apprenne quelque chose d’universel sur «la nature humaine» en général, sur «l’homme en soi» (expression contradictoire dans les termes, d’ailleurs).

Mais enfin, cette expérience présente quand même l’intérêt d’attirer notre attention sur une créalité qui peut servir, la «réactance ».
En psychologie sociale, on dira que la «réactance» des élèves du groupe A a été activée par une décision jugée par eux abusive, illégitime; et on définira la réactance comme la réaction de l’homme chaque fois qu’il sent sa liberté menacée.

Cette notion de réactance n’est pas très connue des psychologues, encore moins du grand public. Elle s’avère pourtant bien utile. Elle permet de penser, un peu à la façon du principe d’action et de réaction en physique, la manière dont la répression (d’autrui ou de soi) engendre son contraire.

Ainsi, par exemple, une trop grande sévérité avec soi-même, un usage trop intense de l’effort volontaire, est une violence qui nourrit presque inévitablement une résistance, une réactance à l’intérieur de soi. Cette intolérance à soi, source de multiples frustrations, se traduira presque inévitablement par une grande sévérité, et donc une intolérance et une violence à l’égard d’autrui. C’est la raison pour laquelle ce que nous supportons le moins en autrui, c’est ce que nous réprimons – violemment et péniblement – en nous. Notre autorépression nous mène ainsi à devenir violemment hétérorépressifs. Et plus en nous cette hétérorépression déborde, plus nous nous en voulons, plus nous culpabilisons et plus nous nous réprimons. C’est le yin yang de la culpabilité et de l’agressivité.

– S’il y a bien une chose que je ne supporte pas, c’est la façon dont elle se laisse aller. Elle ne fait aucun effort, elle en prend vraiment à son aise. Ça m’irrite vraiment.
– Il est possible qu’elle en prenne un peu trop à son aise, peut-être même beaucoup trop, parfois, mais ce qui me semble important, c’est en quoi ça vous irrite tant?
– Je ne sais pas, c’est plus fort que moi, j’ai vraiment envie de la secouer.
– Il me semble qu’en se laissant aller, comme ça, elle se comporte d’une manière très différente de la vôtre.
– Oui, tout à fait différente.
– Vous avez plutôt tendance à être très conscient de vos obligations, de vos responsabilités, peut-être même un peu trop.
– Oui, je devrais peut-être arriver à pouvoir prendre les choses sur un mode plus cool.
– Alors c’est peut-être pour cela que son comportement vous irrite tellement.
– Comment ça?
– Eh bien, s’il y a bien une chose que nous ne supportons pas, de la part de quelqu’un d’autre, c’est qu’il se permette de faire des choses que l’on s’interdit à grand-peine à soi-même. Parce qu’en fait, au fond de nous, nous crevons d’envie de pouvoir en faire autant, et plus nous réprimons cela en nous, plus, par réactance, cela cherche à s’exprimer.
– C’est clair que j’aimerais moi aussi me la couler douce, seulement je ne me le permets pas, moi!
– Et au fait, pourquoi pas?
– Parce qu’il y a quand même des obligations, des réalités … On ne peut pas se permettre de se laisser aller, sinon jusqu’où cela irait-il!
– En effet, mais ce n’est peut-être pas une question de tout ou rien. Il est possible que votre amie ait des choses à apprendre de vous, en matière d’autodiscipline, parce que peut-être qu’elle se laisse trop aller à ses envies du moment; mais peut-être auriez-vous, quant à vous, également des choses à apprendre d’elle: apprendre à vous tenir la bride un peu moins serrée, par exemple, apprendre à vous donner un peu plus souvent du plaisir, du bien-être, ou simplement un peu de temps pour pouvoir flemmarder.

Thierry Melchior.
100 mots pour ne pas aller de mal en psy.
Seuil, 2003.

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