Autour de la vérité
Première famille : les vérités factuelles
Quand je demande : « Où est mon portable ? », je suppose qu’il est quelque part, dans l’appartement ou ailleurs. Même si je n’y pense pas explicitement, mon hypothèse est bien que cette question possède une réponse « vraie » (le portable est sur ce canapé, ou sur cette table basse, ou dans la poche intérieure de ce blouson). Tant que je cherche, je ne connais pas encore la bonne réponse, mais je suis convaincu qu’elle existe.
Tous les jours, à chaque instant, nous avons affaire à cette forme de vérité.
Les phrases innombrables qui mettent en relation une pensée et une situation extérieure, existant dans la réalité, possèdent une portée pratique. S’il est vrai qu’il fait soleil, il faut dire aux enfants de mettre leur chapeau, ou étendre le linge à sécher. Si mon portable n’est pas dans la maison, il faut que je tente de le localiser.
Qu’est-ce qui a réellement eu lieu ? Comment le sait-on ? Avec quel degré d’exactitude, quelle éventuelle marge d’erreur ? Quelles sont les preuves ? Qui sont les témoins ? Existe-t-il des doutes ? Des moyens de lever ces doutes ? Ces interrogations sont celles de l’historien, du détective, du magistrat, de l’assureur, du médecin, etc., et de n’importe lequel d’entre nous, selon les moments et les circonstances.
On notera au passage que la propriété « pouvoir être vrai » ne concerne pas tous les énoncés, mais seulement ceux qui décrivent. Quand je dis « viens ! », je donne un ordre, je lance une invitation, mais je ne décris rien. De même « bonjour ! », « bravo ! », « hélas ! » et cent autres exclamations ne décrivent rien non plus. Les phrases de cette catégorie ne relèvent pas du vrai ou du faux.
Aristote a été le premier à mettre en lumière cette relation des phrases à des réalités hors du langage, constatables et partageables, en définissant faux et vrai en ces termes : « Dire de ce qui est qu’il n’est pas, ou de ce qui n’est pas qu’il est, est faux, tandis que dire de ce qui est qu’il est, et de ce qui n’est pas qu’il n’est pas, est vrai2. » À sa suite, les philosophes du Moyen Âge, en particulier Thomas d’Aquin, reprenant et approfondissant ses analyses, définissaient cette forme de vérité comme « adæquatio rei et intellectus », c’est à dire « adéquation » (bonne correspondance, relation pertinente) de la « chose » (le fait réel) et de l’esprit (le sens de la phrase).
Ce qui complique le jeu, c’est que nous pouvons aussi décrire quantité de situations et de réalités que nous n’avons pas sous les yeux, comme les siècles qui précèdent notre naissance, ou les contrées où nous ne sommes jamais allés… Quand il est question d’hier, ou d’ailleurs, nous devons faire confiance aux récits des autres, à leurs témoignages et leurs expériences.
Supposons que nous n’ayons jamais mis les pieds au Japon. Nous ne doutons pas pour autant de son existence. Elle nous paraît « vraie », parce que nous possédons suffisamment de preuves indirectes de son existence pour ne pas en douter. Il faudrait être paranoïaque pour imaginer un complot mondial organisé dans le but de nous faire croire à l’existence du Japon, alors qu’aucun pays réel ne correspondrait à ce nom… De la même manière, l’empire aztèque, le règne de Néron, la Révolution française – et une infinité d’autres réalités – nous paraissent avoir vraiment existé, bien que nous n’en ayons jamais été les témoins directs.
Nous devons faire confiance. Aux récits, aux documents, aux sources. Pas aveuglément, pas en toutes circonstances, cela va de soi. Mais nous n’avons jamais les moyens de tout vérifier. C’est pourquoi il est indispensable que la fiabilité des informations soit raisonnablement garantie. Cette exigence vaut pour les livres d’histoire comme pour les journaux du jour, pour la police ou la justice, et mille autres aspects de l’existence quotidienne.
Par ailleurs, il faut noter qu’un fait brut, incontestable, est en fait une rareté. Contrairement à ce que l’on croit spontanément, ce n’est pas une donnée courante. En effet, la manière dont est décrit un fait est déjà, le plus souvent, orientée par un parti pris, colorée par un préjugé, influencée par tel ou tel point de vue. Nietzsche l’a souligné : « Il n’y a pas de faits, il n’y a que des interprétations », dit-il, attirant l’attention sur les biais multiples – politiques, culturels ou affectifs – qui orientent nos descriptions des prétendus faits. Malgré tout, il serait exagéré de prendre cette remarque au pied de la lettre. La déformation des faits par les interprétations demeure généralement repérable et rectifiable.
On ne saurait accepter qu’il n’y ait pas de « faits ». Sinon, l’existence même d’un monde commun se trouverait menacée. Nous reconnaissons les mêmes faits, nous adhérons au même constat, à la même réalité, quand bien même nos jugements sur ces faits s’opposent totalement. Quand il est assuré que « ce qui est dit » correspond exactement à « ce qui est », nos avis respectifs sur cette vérité de fait peuvent diverger, nous pouvons être « pour » quand d’autres sont « contre », nous pouvons nous affliger alors qu’ils se réjouissent (et inversement), il n’en demeure pas moins que nous partageons cette vérité.
À l’inverse, si plus rien n’était reconnu pour vrai, la réalité commune s’évanouirait. Chaque phrase engendrerait son propre monde, et nous serions réduits à vivre dans des bulles séparées, étanches, sans accord concevable sur quoi que ce soit. Les uns diraient qu’il pleut, et pour eux ce serait « vrai », d’autres diraient qu’il ne pleut pas (au même moment, au même endroit) et pour eux ce serait « vrai » aussi.
Dans pareil cauchemar, « vérité » n’aurait plus de sens, « fausseté » non plus. Ne resteraient que des mots, des phrases, des récits et discours ne correspondant à rien, ne se confrontant plus à aucun réel. En revanche, quand cette confrontation a lieu, certaines affirmations se révèlent vraies, d’autres fausses. « Il neige » ou « il ne neige pas », au même endroit, au même instant. De deux affirmations factuelles contraires, concernant une situation donnée, l’une est vraie, l’autre fausse. Pas de troisième solution. La vérité factuelle est binaire, indépassablement.
C’est Aristote qui a formulé ce principe dit « de non-contradiction ». Une affirmation et son opposée ne peuvent être soutenues en même temps, du même point de vue, à propos d’une même réalité. Je peux dire que la neige est blanche ici, mais grise là-bas, ailleurs, ou qu’elle est immaculée à cet instant, mais sera grise un peu plus tard. Mais il est exclu que je puisse affirmer que la neige, au même moment, au même endroit, soit à la fois blanche et non blanche. Je ne peux même pas le penser.
Pourquoi ? Parce que la cohérence du monde et celle de l’esprit vont de pair. C’est parce que le monde possède un ordre que l’esprit peut le connaître et le décrire. Inversement, c’est parce que l’esprit est cohérent qu’il peut énoncer à propos du monde des propositions vraies. Voilà le socle sur lequel, durant des millénaires, se sont édifiées les connaissances.
Cette assise des vérités factuelles n’a certes pas disparu. Chaque fois que nous demandons « est-ce vrai ? » – pour savoir si « ce qu’on nous dit » correspond ou non à « ce qui est » –, nous nous servons, encore et toujours, de cette même antique correspondance. Les enfants savent très bien, et très tôt, ce qui est « vrai », ou ne l’est pas, en ce sens. Les adultes ne l’oublient pas non plus. De ce point de vue, rien n’a changé.
La nouveauté, c’est la place occupée par cette définition primordiale. Ce qui est « factuellement vrai » ne s’est pas évanoui. Mais, dans la pagaille, sa recherche n’est plus centrale. L’exiger passe à l’arrière-plan. Cette forme élémentaire de la vérité se trouve désormais marginalisée, estompée, floutée. Reléguée au second plan.
Roger-Pol Droit, Monique Atlan.
La grande pagaille : Le vrai, le faux et notre indifférence.
Éditons de l’observatoire, 2026.


