Extraits philosophiques

IA moi

L’accident de l’intelligence artificielle

C’est à ce moment précis que se produit l’accident de l’intelligence artificielle. Selon le philosophe Paul Virilio, qui a longuement exploré les enjeux liés à la technique : « Quand on invente le bateau, on invente le naufrage ; quand on invente l’avion, on invente le crash. » Chaque technologie est porteuse en elle-même de son accident132. Celui de l’intelligence artificielle nous est annoncé par les prophètes de l’apocalypse technologique comme un dépassement de l’homme par la machine, qui lui permettra de le contrôler, de le remplacer, voire de l’évincer. Alimentés par les récits de science-fiction, lorsqu’on pense au dérapage de l’IA, on imagine quelque chose de spectaculaire. Comme une prise de contrôle totale de la machine sur l’homme, ou un dépassement au point de le remplacer complètement. C’est d’ailleurs cette crainte que l’IA finisse par accaparer leur métier qui tient de nombreuses personnes éloignées de l’IA.

Or ces fantasmes nous anesthésient ; puisque nous nous attendons à quelque chose de révolutionnaire, ils nous rendent insensibles à tout bouleversement qui ne serait pas de cette magnitude. Ils nous empêchent d’envisager un accident beaucoup plus banal, provenant d’une cause bien plus prosaïque, pour laquelle on ne puisse pas blâmer la machine, mais bien l’usage qu’en font les hommes. Cet accident n’a pas besoin d’être aussi radical qu’on l’imagine. Il peut au contraire découler d’un glissement progressif, d’une succession de choix, conscients et inconscients, qui nous mènent dans l’impasse. La nature même de l’accident qui menace l’IA est paradoxale : sa panne ne se manifestera non pas par un arrêt brutal, mais par le fait de turbiner plus vite que jamais, au point de tourner à vide.

Telle un fast-food de la pensée, l’IA risque de nous perfuser d’une nourriture intellectuelle de plus en plus pauvre, en tous points semblable d’un bout à l’autre du globe, prête à être gobée d’une traite, nous rassasiant sans vraiment nous nourrir. À force d’être confrontés au quotidien à des contenus good enough, pas spécialement originaux mais moins chers et tellement plus rapides à produire, nous risquons de nous habituer à une forme de nivellement par le bas, à un appauvrissement de la pensée qui nous semblera être la norme. Là où la globalisation a conduit à des modes d’expression culturelle uniformes, l’IA nous entraîne vers une culture monotone, où la forme est aussi plate que le fond. Une culture qui s’exprime dans une langue moyenne, pour un imaginaire moyen.

La nature paradoxale de cet accident se manifeste dans les situations de « monopole radical », concept décrit par le philosophe Ivan Illich. Selon lui, le monopole s’installe dès lors que l’on ne peut plus se passer d’un outil, son usage devenant même une injonction de consommation. La radicalité du monopole apparaît dans le pouvoir de cet outil, même retranché et peu visible, à structurer la société. C’est ce qui est en train d’arriver avec l’IA générative. Elle est désormais déployée dans de nombreux secteurs et services sans que l’on soit pleinement conscients de sa présence et de l’influence qu’elle peut avoir. Selon le Hype Cycle for Emerging Technologies, un modèle mis à jour chaque année par le cabinet Gartner, très suivi dans le milieu de la tech, l’IA générative approchait en 2024 de la fin du « pic des attentes exagérées » (Peak of Inflated Expectations). Cette phase correspond à une explosion de l’engouement et précède le « creux de la désillusion » (Trough of Disillusionment), où la réalité rattrape les promesses. Enfin, la technologie rejoint la « pente de l’illumination » (Slope of Enlightenment), où émergent une compréhension plus lucide et des cas d’usage viables de cette technologie. Selon cette trajectoire, l’IA fera si profondément partie de nos quotidiens que nous ne remarquerons et questionnerons d’autant moins sa présence, en dépit de l’influence qu’elle aura sur nos vies. C’est d’ailleurs ce qui m’a frappée avant la vague de l’IA. Cette technologie était déjà très présente dans des outils du quotidien, de la boîte mail au GPS, sans que nous en soyons toujours conscients. Ce qui a changé, c’est que soudainement, tout un chacun a pu décider sciemment d’utiliser une IA pour accomplir une tâche de son choix, sans nécessiter de compétence technique particulière.

Selon Illich, le propre du monopole radical est de devenir dysfonctionnel au point de détruire l’objectif qu’il est censé servir. Ce risque menace aujourd’hui l’IA. Elle appauvrit la créativité qu’elle est censée renforcer, anesthésie la pensée qu’elle est censée stimuler, copie-colle les idées qu’elle était censée démultiplier, nous faisant stagner alors qu’elle devait nous accélérer. Avec l’intelligence artificielle, nous courons aussi vite que possible individuellement pour rester au même endroit collectivement. C’est là le cœur du paradoxe du tapis roulant : en accélérant notre pensée et notre créativité, l’IA nous conduit tous au même endroit.

 

Marion Carré.
Le paradoxe du tapis roulant.
Lattès, 2025.