Autour de la peur
Il semble que nos peurs soient devenues capables de s’auto-perpétuer et de s’autorenforcer, comme si elles avaient acquis un dynamisme propre et pouvaient continuer à croître en puisant exclusivement dans leurs propres ressources. Cette autosuffisance apparente est bien sûr une illusion, de même que pour tant d’autres mécanismes qui prétendaient avoir accompli le miracle du perpetuum mobile autœntretenu. Évidemment, le cycle de la peur et des actions dictées par la peur ne pourrait se dérouler ainsi et prendre de la vitesse s’il ne continuait à tirer son énergie de nos frissons existentiels.
La présence de ces frissons n’a rien de bien neuf ; ces craintes existentielles accompagnent l’homme tout au long de son histoire, parce que aucun contexte social humain n’a jamais offert de garantie absolue contre les coups du « destin » – ainsi nommés pour les distinguer des incidents que les hommes pouvaient éviter et pour refléter moins leur nature spécifique que la conscience de notre incapacité à les prévoir et encore plus à les maîtriser. Par définition, le « destin » frappe sans prévenir et il est indifférent à ce que ses victimes feraient, ou s’abstiendraient de faire, pour échapper à ses coups. Le « destin » représente en réalité l’impuissance et l’ignorance humaines, et il doit sa puissance effrayante aux faiblesses mêmes de ses victimes. Comme l’ont noté les rédacteurs de la Hedgehog Review dans leur introduction au numéro spécial consacré à la peur, « en l’absence de réconfort existentiel », les hommes ont tendance à choisir « la sécurité, ou l’illusion de la sécurité »[7].
Nos perspectives de vie sont censées reposer sur un fondement dont la fragilité est reconnue ; même chose pour nos emplois et les entreprises qui les fournissent, pour nos compagnons et notre réseau d’amis, pour le statut dont nous jouissons dans la société ainsi que pour l’estime de soi et l’assurance qui l’accompagnent. Le « progrès », jadis manifestation la plus extrême de l’optimisme radical et promesse d’un bonheur durable et universellement partagé, a basculé vers le pôle diamétralement opposé, celui de l’anticipation fataliste et dystopique : ce terme incarne aujourd’hui la menace d’un changement impitoyable et inévitable qui, au lieu d’augurer la paix, n’annonce que crise et tension continue et interdit tout moment de répit. Le progrès est devenu comme un interminable jeu de chaises musicales dans lequel un instant d’inattention entraîne une défaite irréversible et une exclusion irrévocable. Au lieu de grandes espérances et de rêves agréables, le « progrès » évoque une insomnie peuplée de cauchemars où nous nous imaginons « laissés pour compte » : nous manquons notre train, nous tombons par la vitre d’un véhicule en pleine accélération.
Faute de pouvoir ralentir le rythme perturbant du changement, sans parler de prédire et de maîtriser son orientation, nous nous concentrons sur ces choses que nous pouvons, croyons pouvoir ou sommes assurés de pouvoir influencer : nous tentons de calculer et de minimiser les risques que nous courons, nous ou ceux qui nous sont alors les plus proches et les plus chers, face aux dangers innombrables que le monde opaque et son avenir incertain sont soupçonnés de nous réserver. Nous cherchons à dépister « les sept signes du cancer » ou « les cinq symptômes de la dépression », nous tentons d’exorciser le spectre de la tension trop forte, du taux de cholestérol trop important, du stress ou de l’obésité. Autrement dit, nous sommes en quête de cibles de substitution sur lesquelles décharger le surplus de crainte existentielle qui n’a pas pu trouver ses débouchés naturels, et nous découvrons ces cibles de fortune en prenant de grandes précautions pour ne pas inhaler la fumée de cigarette des autres, pour ne pas ingérer d’aliments gras ou de « mauvaises » bactéries – tout en avalant goulûment les liquides qui se vantent de contenir « les bonnes » –, pour éviter l’exposition au soleil ou les relations sexuelles non protégées. Ceux d’entre nous qui en ont les moyens se fortifient contre tous les dangers visibles et invisibles, présents ou à venir, familiers ou encore inconnus, diffus mais omniprésents, en s’enfermant derrière des murs, en truffant de caméras les abords de leur habitation, en louant les services de gardes armés, en conduisant des véhicules blindés (comme les fameux 4×4), en portant des vêtements renforcés (comme les « chaussures à semelles épaisses ») ou en suivant des cours d’arts martiaux. Pour citer une fois de plus David L. Altheide, « le problème est que ces activités renforcent et contribuent à produire une sensation de désordre que nos actions précipitent ». Chaque verrou supplémentaire en réponse aux rumeurs successives faisant état de criminels à la mine d’étrangers et armés jusqu’aux dents, chaque modification de notre alimentation en réponse aux diverses « paniques alimentaires », tout cela fait paraître le monde plus redoutable et plus traître, et suscite plus d’actions défensives encore, lesquelles donnent, hélas, plus de vigueur encore à la faculté qu’a la peur de s’autopropager.
L’exploitation commerciale de l’insécurité et de la peur a des retombées commerciales considérables. Selon Stephen Graham, « les publicitaires exploitent délibérément la crainte très répandue du terrorisme catastrophique pour dynamiser les ventes très lucratives de 4 x 4 ». Ces monstres militaires très gourmands en carburant, que les Américains appellent SUV (sport utility vehicles), représentent déjà 45 % de l’ensemble des ventes de voitures aux États-Unis et s’intégrent dans la vie urbaine de tous les jours sous le nom de « capsules défensives ». Le 4 x 4 est
un signifiant de sécurité que les publicités dépeignent, à l’instar des communautés fermées au sein desquelles on les voit souvent rouler, comme permettant d’affronter la vie urbaine, pleine de risques et d’imprévus […]. Ces véhicules semblent apaiser les craintes que ressentent les membres de la bourgeoisie lorsqu’ils se déplacent en ville (ou sont bloqués dans les embouteillages)[8].
Comme l’argent liquide, prêt pour n’importe quel type d’investissement, le capital-peur est susceptible de produire n’importe quel type de profit, commercial ou politique. Et il est aujourd’hui très exploité. C’est donc la sécurité personnelle qui est devenue l’un des principaux arguments de vente – sinon le principal – dans toutes sortes de stratégies marketing. Le « respect de l’ordre », de plus en plus réduit à la promesse de sécurité personnelle (ou, plus précisément, corporelle), est devenu l’un des principaux arguments de vente, sinon le principal, dans les programmes politiques et les campagnes électorales. Parallèlement, la focalisation sur tout ce qui menace la sécurité personnelle est devenue l’un des principaux atouts, sinon le principal, dans la guerre pour l’audience que se livrent les médias ; ce phénomène enrichit constamment le capital-peur et ajoute encore au succès de ses utilisations en marketing comme en politique. Comme le dit Ray Surette, la télévision nous montre un univers où « les policiers-chiens de berger » protègent « les citoyens-moutons » contre « les criminels-loups »[9].
Zigmunt Bauman.
Le présent liquide.
Seuil, 2013.

Ajouter aux favoris



