Extraits philosophiques

Trop

Comment en sommes-nous venus à posséder autant ?
Autrefois, tout était cher, donc rare
Autrefois, les limites dépendaient de facteurs externes, notamment du prix et de la disponibilité du matériel. Les objets étaient généralement fabriqués à la main et vendus sur place. Ils étaient rares et chers par rapport à maintenant. Il y a cent ans, il était donc normal d’être « minimaliste », car même les objets de première nécessité étaient difficiles à trouver. On ne se posait pas la question de savoir quoi posséder ou non. On possédait ce dont on avait besoin. De nos jours, il suffit d’aller dans un centre commercial pour satisfaire le moindre de ses désirs. La production de masse et la mondialisation ont fait baisser les prix, ont rendu tout et n’importe quoi disponible et facile à obtenir. Bien sûr un tel mode de vie est pratique et personne ne voudrait vraiment revenir en arrière, mais le trop dans lequel nous étouffons maintenant devient un réel problème de civilisation. Nous ne réalisons pas que si nous ne limitons pas volontairement notre consommation, nous finirons englouti dans la surabondance, la surconsommation et l’excès.

C’est après la Seconde Guerre mondiale que tout a changé
La classe moyenne s’est alors enrichie et a pris les habitudes des riches. Dans les années 1950, un supermarché proposait environ trois mille articles, en 1990 dix fois plus et aujourd’hui, si l’on inclut les achats en ligne, le chiffre n’est probablement même plus calculable. C’est à partir des années 1960 et 1970 que le marché commença à exploser en offrant toute une kyrielle de nouveaux articles dans l’habillement, l’aménagement de la maison, les produits électriques, etc. Qui ne se souvient pas du film Mon oncle, de Jacques Tati, avec ses intérieurs où tout ce qui était nouveau, neuf et rutilant était signe de richesse et de félicité ? Tout le monde s’est alors mis à consommer parce que les biens devinrent de plus en plus accessibles à chaque bourse, et chaque bourse, elle, de plus en plus pleine grâce à l’essor économique. Aujourd’hui, nous pouvons nous offrir, et ce pour trois fois rien, des quantités incroyables de choses de qualité et fort belles parfois (brocantes, achats de seconde main sur Internet…). Alors nous consommons. Sans limites. Sans discernement. Ensuite… nous ne savons plus que faire de toutes ces choses. De plus, alors qu’autrefois nos aïeuls ne nous transmettaient que leurs propriétés et leur argent, de nos jours, ils laissent derrière eux des maisons remplies. Résultat ? Nos intérieurs sont bondés, les objets y prolifèrent à une rapidité incroyablement croissante. Nous multiplions les unités de rangement sans pour autant résoudre les problèmes, et psychologiquement, un conflit de conscience nous taraude : faut-il garder ses choses ou s’en débarrasser mais gaspiller ?
Le minimalisme du xxie siècle, une nouvelle ère qui commence
« Trop est pire que peu. »
Proverbe japonais
Éclatement de la bulle économique, chances amoindries de s’enrichir, aspiration à une vie plus mobile, moins encombrée, Internet… : aujourd’hui, tout est en pleine mutation. Mais nous continuons à être envahis de choses. Pourquoi ?
Une nouvelle génération de minimalistes commence à émerger. Une génération qui en a assez des obligations du ménage, du rangement, de l’accumulation d’objets et de souvenirs, et qui rêve de grands espaces, de liberté, quitte à sacrifier carrière et avancement salarial. Notre culture est en pleine remise en question : « Qu’est-ce qui nous suffit, réellement ? De quoi avons-nous besoin exactement ? Comment voulons-nous utiliser notre temps ? Qu’est-ce qui, réellement, a de l’importance ? » Vivre avec peu est devenu un choix et non plus, comme autrefois, une fatalité. Nous sentons que nous ne pouvons plus continuer à vivre ainsi. Il faut faire quelque chose. Mais quoi ?
Tout cet amoncellement de choses autour de nous,
est-ce naturel ? Rationnel ?

« Le désir ! Il nous porte et nous crucifie… Mais il est si exténuant de désirer sans cesse ! »
Muriel Barbery, L’Élégance du hérisson

Selon un article du Los Angeles Times de 2014, un ménage américain possédait alors environ 300 000 objets. Cela semble énorme mais si on se met à compter, le total peut monter très vite. La plupart d’entre nous essayent à présent de revendre ou de donner des choses, mais c’est souvent long et laborieux. Il est tellement plus facile de refourguer son bazar au grenier, à la cave ou dans un box de location ! Se débarrasser de ses objets reste encore difficile pour beaucoup. Nous ne réalisons pas assez à quel point nous possédons en excès. Nos sens, eux, n’ont aucun moyen de nous parler et de nous dire : « Vous avez trop. » Mais ils souffrent autant (stress, déprime, fatigue…) qu’un estomac trop gavé.

Éloge de la légèreté: Jeter l’inutile pour vivre plus libre
Dominique Loreau.
Flammarion, 2018.

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