Extraits philosophiques

Traces

Et vous, quelle note
vous a été attribuée ?
Employé modèle…
Le badge de la start-up Humanyze ressemble à n’importe quel autre moyen moderne d’entrer dans les locaux d’une multinationale1. Immaculé et anodin. À un détail près : il moucharde plus que les autres. Il utilise la technologie Bluetooth pour localiser les salariés, et il est doté d’un micro pour enregistrer les modulations de la voix ainsi que d’un capteur de mouvements pour analyser les postures (seriez-vous trop avachi ?). Sa batterie dure deux ans. En tout, l’entreprise assure collecter quatre gigaoctets de données par personne et par jour. Passées à la moulinette d’une interface maison baptisée Elements, ces informations sont censées éclairer la performance des travailleurs, afin de l’optimiser. Pour contrer les inquiets qui redoutent une surveillance ubiquitaire des salariés du tertiaire, Ben Waber, son patron, diplômé du Media Lab du prestigieux Massachusetts Institute of Technology (MIT), assure que les données collectées sont anonymisées et que son entreprise n’enregistre pas le contenu des conversations. En revanche, il sait si Julien de la compta échange régulièrement avec Sophie du marketing, si Fred passe son temps à papillonner en salle de repos et si Juliette frise le burnout, la voix étranglée par le stress. En tout, 10 000 salariés à travers le monde porteraient le badge curieux de Humanyze autour du cou, de la NASA à Bank of America. Cette dernière, par exemple, y a recouru pour améliorer la productivité de certains de ses centres d’appel, dont les performances laissaient à désirer. Grâce à l’analyse de Humanyze, la banque a révisé sa politique des pauses, en les synchronisant pour offrir aux employés davantage d’interactions. Cette réforme aurait permis d’améliorer le rendement de 23 %. Humanyze serait ainsi capable d’indiquer à un patron si la torréfaction du café a des répercussions sur la qualité du travail fourni par ses équipes. À ce titre, la start-up est symptomatique de cette tendance lourde qui maquille la productivité forcenée en bien-être au travail. Dans l’économie des services, un salarié efficace est un salarié choyé, incité par un système de gratifications en nature à arriver tôt, repartir tard. Humanyze incarne également le stade suprême de l’open space, cette indivision de l’espace adoptée en masse depuis la seconde moitié du XXe siècle. « Si vous ne travaillez pas au même étage, c’est comme si vous habitiez deux villes différentes », assure Ben Waber. À l’écouter, Humanyze est moins intéressé par les bavardages des travailleurs que par leurs gestes, parce qu’ils trahissent le fond de leur pensée. Si vous allez aux toilettes trois fois par heure, c’est que vous avez une petite vessie, ou que vous vous cachez pour pleurer. Ici, il ne s’agit pas ‒ pour l’instant ‒ d’étouffer dans l’œuf une grève en espionnant les communications des instances représentatives du personnel, mais d’ordonnancer les salariés dans leur environnement. Une fois cette architecture en place, qu’est-ce qui empêchera ses administrateurs de traquer le moindre germe de dissentiment ? D’autres expérimentations sont déjà plus intrusives : certaines entreprises, notamment financières, envisagent d’implanter une puce de la taille d’un grain de riz entre le pouce et l’index de leurs salariés pour fluidifier les opérations quotidiennes, qu’il s’agisse de restreindre l’accès à un document confidentiel ou de commander une barre chocolatée au distributeur automatique2. Là encore, l’objectif semble être d’investir le corps pour mieux séquencer le temps et ainsi garantir son plein emploi en réduisant les frictions inutiles (taper un mot de passe, faire l’appoint). Au Royaume-Uni, ces prospections ont déclenché la colère aussi bien des organisations patronales que des syndicats de travailleurs, inquiets à l’idée de voir des salariés équipés de force. Mais à 150 euros la puce en moyenne, la dernière digue qui nous sépare de cette dystopie machiniste est purement morale.

Olivier Tesquet.
A la trace.
Premier parallèle, 2020.

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