Extraits philosophiques

Paradigmes et progrès

Nous vivons ce temps d’incertitude, « la fin d’une magie », comme l’énonce le philosophe Dominique Bourg :

DOMINIQUE BOURG : Les gens, et en particulier nos gouvernants, vivent avec à l’esprit la nostalgie des Trente Glorieuses. C’est une époque où le progrès technique a coïncidé avec la croissance du PIB, avec le plein-emploi, avec une réduction des inégalités, avec une amélioration du bien-être pour tout le monde : le frigo, l’électroménager, la salle de bains, les toilettes dans l’appartement, le chauffage central… Tout cela a rempli, pour les familles, des besoins absolus : se nourrir, se vêtir, se chauffer, se laver… De réelles améliorations, mais qui ne peuvent se produire qu’une seule fois : un deuxième frigo, même connecté, ne produira plus le même supplément de confort… L’accumulation de biens indifférenciés ne suffit plus.

On sort de la société de consommation. Ce n’est pas rien. La consommation avait (j’en parle au passé) une fonction spirituelle, elle donnait un sens à notre existence, et à l’histoire, à la société. À travers la consommation, on se réalisait. Cette magie jouait à plein dans l’après-guerre, mais elle s’est assez vite effritée. Dès les années 1970, apparaît une contestation de ce culte. Et aujourd’hui, dans nos pays, ça ne marche plus : lors des focus groups, lorsqu’on invite des gens lambda pour discuter d’un nouveau produit, toute fascination a disparu. J’ai rencontré des professionnels de ces analyses marketing, qui m’en ont témoigné : « La magie, c’est fini. Complètement fini. »

FRANÇOIS RUFFIN : Et comme la magie est morte, le système jette toutes ses forces pour que l’idéologie survive ? Avec des écrans publicitaires partout ? Des chaînes de télé gorgées de pubs ? C’est un monde qui tient à bout de bras ?
D.B. : On met un fric monstre pour continuer à vendre n’importe quoi. Sinon, si toutes les conneries ne se vendent plus, le système est foutu.

Lui y voit « un choc entre deux paradigmes », un premier, qui remonte à la Renaissance :

D.B. : Que se passe-t-il à la fin du XVIe ? La conception de la nature va être chamboulée par les élites savantes européennes, les Copernic, Galilée, Bacon, Descartes, Newton, etc. Avec leurs découvertes scientifiques, on va considérer que le monde, la Nature, n’est qu’un agrégat de particules purement matérielles. C’était un changement énorme. Et que ces particules sont reliées entre elles, pensait-on, par une seule loi, tout d’abord celle du mouvement selon Galilée, puis la gravitation universelle de Newton. Toute la nature devient donc mécanique. Jusqu’aux animaux-machines de Descartes.

L’impact des idées, leur diffusion, leur influence, c’est très lent. Mais les traités de zootechnie, qui sont publiés au XIXe siècle, c’est le fruit de ce paradigme. L’élevage industriel d’aujourd’hui, les vaches à hublots, c’est le résultat de ça. Ça, c’est l’histoire profonde des idées.
Et l’homme, dans tout ça ? Eh bien, lui, nous, il allait de soi que nous n’étions pas que mécaniques. Les hommes ont une intériorité, ils sont capables de penser, de promettre, ils se projettent dans le temps, etc. Les êtres humains se retrouvent seuls à penser dans cet univers homogène, mécanique. Donc, il en a découlé que l’humanité était étrangère à la nature. Et comme par hasard, en ce XVIIe siècle fort mystique, cette idée purement scientifique venait recouvrer un vieux fonds biblique, en tout cas la manière dont on interprétait la Genèse : « Vous êtes les seuls à avoir été créés à l’image et à la ressemblance de Dieu, donc vous êtes appelés à dominer tout ce qui vit sur Terre. » En d’autres termes, la science naissante et l’héritage religieux convergeaient : l’espèce humaine échappait à la Nature. C’est fort !
À partir de ce moment-là, c’est quoi le progrès ? Le progrès devient un arrachement à la nature. Par le travail. Le donné naturel n’a aucune valeur, il ne vaut que pour autant qu’on le transforme, qu’on fabrique des biens, qui peuvent se vendre sur un marché. Et en même temps adviennent les guerres de religion, qui ont traumatisé l’Europe. La finalité ne peut plus être le salut de l’âme, on s’est entre-tués pour ça, les Églises se divisent sur les voies du Seigneur et du salut, ça ne fonctionne plus, cet au-delà. Les philosophes du contrat viennent remplir ce creux : finalement, il n’y a pas de finalité commune qui s’impose dans une société, il n’y a d’ailleurs pas même de société à l’origine, et le seul but qui demeure, c’est accumuler des biens, en jouir dans la paix.
Voilà, à son origine, l’imaginaire de la consommation : il est porté par la modernité, dans ses fonts baptismaux philosophiques. On n’a pas attendu les Trente Glorieuses.

Mais aujourd’hui émerge un « second paradigme », qui, à vrai dire, d’après le philosophe, lui non plus ne date pas d’hier :

D.B. : Darwin, au milieu du XIXe siècle, remet l’espèce humaine dans la nature. « Les amis, vous n’êtes pas du tout une espèce étrangère, vous n’êtes pas du tout une espèce divine, vous êtes des animaux et puis en plus vous êtes un produit de la sélection naturelle. » Là encore, cela repose sur une base scientifique.

Qui va se trouver prolongée, au XXe siècle, par l’éthologie. C’est l’étude du comportement des animaux. C’est une révolution complètement folle : c’est-à-dire que tous les critères classiques, la parole, le sens moral, les stratégies politiques, l’usage des outils, la culture, enfin, tous les critères qui nous permettaient de dire « rire est le propre de l’homme », etc., tous ces critères volent en éclats. Et depuis quinze ans, vous avez la révolution de la biologie végétale. On pensait que les plantes, c’était le lumpenprolétariat du vivant. Elles organisaient la production primaire, elles étaient l’interface entre l’organique et l’inorganique, mais elles n’avaient qu’une vie, comme on dit, « végétative ». Et on se rend compte que ce n’est absolument pas le cas, que les plantes ont des stratégies, qu’elles sont capables de leurrer des prédateurs, de s’adapter, d’aller avec leurs racines chercher des nutriments ou de l’eau.
Quelle est la conclusion de tout cela ? Nous sommes des êtres vivants, tout simplement. Nous appartenons à la vie. Et c’est quand même fou : on découvre ça au moment où on flingue tout ! 78 % d’insectes en moins, nous dit la revue Nature. Et à ce moment critique, on a un truc qui s’ouvre dans nos esprits : nous sommes liés à ça, nous en faisons partie.
C’est déjà très clair dans notre société. Regardez à quel point dans nos pays, très latins, en moins de vingt ans, la cause animale a pris son essor. Regardez la sensibilité aux arbres, aux végétaux aujourd’hui, la sylvothérapie, l’écopsychologie, la permaculture. Plein de signes montrent qu’on s’éloigne du paradigme mécaniste, avec l’homme étranger. Qu’on réintègre la nature.

François Ruffin.
Leur progrès et le nôtre.
Seuil, 2021.

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