Extraits philosophiques

Lettre à

Chère Greta,

Pardonnez-moi de vous écrire. Vous n’avez pas sollicité cette lettre. Pas plus que vous n’avez sollicité les tombereaux d’articles, de commentaires, de jugements, d’invectives, de hurlements ou de gestes de soutien qui, depuis que votre nom a accompli le tour du monde, accompagnent désormais chacun de vos faits et gestes. Vous n’avez demandé qu’une seule chose – et vous attendez encore, avec une inquiétude de plus en plus palpable, qu’on la satisfasse. Mais, entretemps, vous êtes devenue la destinataire, la cible, d’une sorte d’immense processus de cristallisation publique, de projection à l’échelle mondiale, sur vous, des craintes, des désirs et des rages qui traversent les populations de notre petite planète. Cette lettre, j’en ai peur, n’en constitue qu’un exemple de plus : parce que votre nom a suscité chez moi des réactions diverses et parfois contradictoires, j’ai aussi eu envie de m’adresser à vous, ne fût-ce que pour tenter de comprendre le mécanisme de cette envie. Rien, pourtant, ne l’exigeait – si ce n’est, bien entendu, la conscience que nous avons tous (même si c’est pour parfois la dénier) qu’il y a quelque chose de pourri au royaume de l’humanité et qu’il est urgent de tenter d’y apporter une forme de solution. À part ça, tout, sans doute, nous éloigne, à commencer par la fatalité des générations et celle de la génétique : la fatalité qui a conduit à ce que je sois né homme dans la seconde moitié du XXe siècle, et vous femme dans les premières années du XXIe. Notre histoire respective, et ce que cette histoire charrie de difficultés et d’évidences mêlées dans notre rapport au monde et à ce qui s’y produit, nous emporte, nous a toujours déjà emportés, sur des chemins différents – et peut-être incompatibles. C’est cependant cette différence qui m’a poussé à vous écrire, chère Greta. Ou plutôt : c’est le constat voulant que cette différence soit ce qui caractérise l’ensemble des réactions suscitées par votre action qui m’a conduit à m’interroger sur celle qui nous distingue, vous et moi, dans l’espoir qu’elle parvienne à éclairer les autres. Si je vous écris aujourd’hui, c’est donc pour essayer de mettre des mots, sans doute inadéquats, sans doute trop rapides, trop schématiques ou trop brutaux, sur la manière dont vous faites la différence – et, parce que vous faites la différence, rendez l’indifférence insupportable. Car je crois, peut-être à tort, que ce qui vous rend si terrifiante aux yeux de beaucoup tient d’abord et avant tout à ceci : au fait que vous introduisez une différence nouvelle là où jusqu’à présent régnait une indifférence dont nous réalisons, grâce à vous, le caractère criminel. Pendant trop longtemps, nous avons considéré l’urgence climatique comme si elle était encadrée par des guillemets, alors que ces derniers n’étaient que l’alibi que nous nous donnions pour justifier notre inaction.

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Cette indifférence, vous le savez mieux que quiconque, chère Greta, se nourrit de tout ce qui est susceptible de contribuer à asseoir les « oui, mais » avec lesquels beaucoup d’entre nous persistent à vouloir essayer de se rassurer face à l’inéluctable. Pour quelqu’un comme moi (et je suis hélas ! loin d’être le seul dans ce cas), dont la vie s’est tout entière construite autour de l’étrange moyen de communication qu’est le livre, ces « oui, mais » prennent d’abord la forme d’une connaissance. Confrontés au cri pur de celui (ou de celle) qui énonce un inadmissible, les individus dans mon genre ont tendance à opposer à ce qu’ils entendent l’étrange réflexe voulant que les choses soient toujours plus complexes, le problème ailleurs ou la vérité plus ambiguë. C’est-à-dire qu’il y a toujours un livre qui n’a pas été lu ou écrit – un livre qui pourrait enfin clôturer la connaissance de ce dont il est question de telle sorte qu’il soit possible d’en déduire une décision parfaitement informée ou mesurée. Pour les gens du livre, il y a toujours un livre qui manque, bien que les livres soient innombrables et que les leçons qu’ils énoncent, dans le domaine qui vous a fait vous soulever, pointent toutes, et depuis longtemps, dans la direction la plus tragique. Mais cette difficulté n’est pas seulement propre aux professionnels de la connaissance livresque ; elle traverse la totalité des organisations sociales qui ont installé ceux-ci dans les lieux qui décident de la validité de la parole, qu’elle soit publique ou privée. Ceux qui, comme moi, ont voué leur vie à la lecture de livres, à l’écriture de livres, à l’édition de livres, au commentaire, à l’analyse, à la critique, des livres et de leurs succédanés, ne sont pas juste des scribes perdus dans les tréfonds d’une bibliothèque. Ils participent d’un appareil beaucoup plus vaste, au sein duquel le souci du livre a tendance à se dissoudre dans des logiques qui en font disparaître jusqu’au souvenir – mais dont la fonction continue par être informée par sa possibilité. C’est-à-dire qu’ils sont d’abord des policiers – des flics réglant la circulation des pensées et des discours partout où peut s’étendre leur mainmise (laquelle, par la grâce du développement de l’imprimerie, des médias et de l’enseignement moderne, est désormais absolue). Nous appartenons, vous et moi, à une culture hyperlettrée – c’est-à-dire à une culture où n’est reconnue que la connaissance et où tout est mis en œuvre pour que celle-ci puisse déterminer la place de chacun à l’intérieur des dispositifs de pouvoir qui la perpétuent. De cette culture je suis le pur produit, inquiet lorsqu’il s’agit d’accomplir quoi que ce soit sans qu’un livre (ou, désormais, tout autre média) vienne servir d’intermédiaire à mon action ou à mon expérience ; tandis que vous, chère Greta, vous l’avez refusée en faisant de votre premier geste une grève de la connaissance.

Laurent de Sutter.
Lettre à Greta Thunberg.
Seuil 2020.

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