– Tu as dit au début de nos échanges que la sagesse philosophique était accessible même aux enfants. N’est-ce pas un peu exagéré ? Il faut déjà avoir une compréhension des concepts abstraits et une bonne maîtrise du langage pour lire Platon ou Épicure, non ?
– Bien entendu. Mais tu confonds philosopher et acquérir un savoir philosophique. Il est évident qu’un enfant de sept ans ne pourra pas lire la Critique de la raison pure de Kant, ni même l’Éthique à Nicomaque d’Aristote. La lecture des grandes œuvres de l’histoire de la philosophie ne peut se faire avant l’adolescence, pour les individus les plus doués. Je comprends donc très bien que l’on commence à étudier la philosophie comme savoir, en classe de terminale, même si je pense qu’on pourrait le faire dès la classe de seconde. En revanche, l’acte de philosopher et la recherche de la sagesse peuvent commencer beaucoup plus tôt. Épicure commence ainsi sa Lettre à Ménécée : « Quand on est jeune, il ne faut pas attendre pour philosopher, et quand on est vieux, il ne faut pas se lasser de philosopher. Car il n’est jamais ni trop tôt ni trop tard pour travailler à la santé de l’âme. Or, celui qui dit que l’heure de philosopher n’est pas encore arrivée ou est derrière lui ressemble à un homme qui dirait que l’heure d’être heureux n’est pas encore venue pour lui ou qu’elle n’est plus. Le jeune homme et le vieillard doivent donc philosopher l’un et l’autre, celui-ci pour rajeunir au contact du bien, en se remémorant les moments agréables du passé, celui-là afin d’être, quoique jeune, serein comme un ancien face à l’avenir. Il convient donc de méditer sur les causes qui peuvent produire le bonheur puisque, lorsqu’il est à nous, nous avons tout, et que, quand il nous manque, nous faisons tout pour l’avoir. »
Très tôt, en effet, les enfants se posent des questions concernant l’art d’être heureux. Ils sont confrontés à des conflits intérieurs, à des difficultés émotionnelles et se demandent comment les résoudre, comment apprendre à gérer leurs émotions. Aristote nous dit que la philosophie commence avec l’étonnement. C’est parce qu’on s’étonne qu’on entre dans un processus de questionnement et de raisonnement. Les enfants passent leur temps à s’étonner, à questionner, et ils s’interrogent très jeunes sur le sens de la vie. Je pratique depuis plusieurs années la philosophie dans des classes qui vont de la grande section de maternelle au CM2. Chaque fois que je demande à des enfants de cinq à onze ans quels sujets ils veulent aborder lors d’ateliers philo, ils répondent toujours : le bonheur, le sens de la vie, la mort, l’amour, la liberté, etc. Toutes ces grandes questions les passionnent. Et leurs réponses sont souvent empreintes d’une grande sagesse !
– Mais est-ce qu’un atelier philo avec les enfants n’est pas la transmission d’un savoir, comme en terminale ?
– C’est très différent. Dans un atelier philo, l’animateur (l’enseignant ou un autre adulte) se met au même niveau que celui des enfants. Il n’adopte pas la posture de celui qui va enseigner. Cela commence par le fait qu’il se place dans le cercle, comme tous les enfants et, par la suite, il ne fait qu’animer la discussion, sans jamais dire ce qu’il pense ou juger ce que disent les enfants. Il leur explique qu’ils ne sont pas là pour répéter ce qu’ils ont entendu ou pour être notés, mais pour exprimer leur pensée, écouter celle des autres et progresser ensemble dans la réflexion. Une fois le thème de la discussion choisi, l’animateur fait circuler la parole, en veillant à ce que tous les enfants qui le souhaitent puissent s’exprimer, qu’ils s’écoutent avec attention, restent centrés sur le sujet et débattent avec respect, en utilisant des arguments rationnels.
– Depuis quand existe cette pratique de la philo avec les enfants ? Est-elle d’usage en France dans les écoles primaires ?
– Cette idée de faire philosopher les enfants s’est développée en Amérique du Nord dans les années 1970, sous l’impulsion du pédagogue américain Matthew Lipman. Elle a gagné ensuite le monde francophone, principalement par l’intermédiaire du Québécois Michel Sasseville et des Français Michel Tozzi et Jacques Lévine. En 2018, elle est pratiquée dans soixante-dix pays et une chaire Unesco a été fondée en 2016 sous la responsabilité de la française Edwige Chirouter, qui a aussi créé un diplôme universitaire de pratique de la philosophie avec les enfants à l’université de Nantes. Afin de contribuer au développement de cette pratique, dont j’ai pu constater les extraordinaires bienfaits après avoir réalisé une cinquantaine d’ateliers philo dans de nombreux pays francophones, j’ai co-créé la fondation et l’association SEVE, Savoir Être et Vivre Ensemble, sous l’égide de la Fondation de France, qui proposent, dans un but non lucratif, à des enseignants et à des non-enseignants des parcours pour apprendre à mener des ateliers philo avec les enfants et les adolescents. En deux ans, près de trois mille personnes en France, en Suisse, en Belgique, au Canada et au Luxembourg ont déjà suivi ce parcours et des dizaines de milliers d’enfants ont pu être touchés dans les écoles. Il existe une dizaine d’autres associations dans le monde francophone qui poursuivent le même but : Philo jeunes, Petites Lumières, les Francas, Philocité, Éducphilo, etc. C’est un vrai mouvement de fond, même s’il rencontre encore des résistances de la part de ceux qui pensent que la réflexion philosophique ne peut commencer que tardivement.
– Je peux comprendre ces résistances, car j’imagine mal des enfants de moins de dix ans capables d’une réflexion philosophique aussi profonde que celle des adultes !
– Dans le chapitre XXVI du premier livre des Essais, Montaigne affirme qu’« un enfant est capable [de philosopher], au partir de la nourrice, beaucoup mieux que d’apprendre à lire et à écrire. » Comme je l’ai dit, en effet, dès le plus jeune âge, les enfants posent des questions profondes sur le sens de la vie, Dieu, la mort, le bonheur, etc., et dès l’âge de six ou sept ans, ils sont capables d’argumenter, de débattre, de problématiser. Je me souviens de l’un de mes tout premiers ateliers philo dans un petit village du Cap Corse, avec des enfants de six et sept ans (CP et CE1). Ils voulaient parler du bonheur. Plusieurs ont développé l’idée que le bonheur consistait en la réalisation de nos désirs. L’un d’eux a levé la main et les a contredits en affirmant que s’il en était ainsi, nous ne serons jamais véritablement heureux, car nous avons toujours de nouveaux désirs. Et il a ajouté : « J’ai compris à l’âge de cinq ans que si je voulais être heureux, il fallait que je sois content de ce que j’ai déjà. – Tu t’appelles Sénèque ? lui ai-je demandé. – Non, Julien », m’a-t-il répondu, et il a fini par convaincre le reste de la classe que le bonheur ne pouvait résider seulement dans la satisfaction des désirs. Un autre enfant lui a demandé : « Et c’est quoi alors le bonheur pour toi ? » Après un temps de réflexion, il a répondu : « C’est juste d’être, d’exister au monde. » Sénèque, en effet, n’aurait pu mieux dire ! J’ai appris quelques jours après qu’il était rentré le soir chez lui et avait dit avec enthousiasme : « Maman, maman, quand je pense que j’ai attendu sept ans et demi pour faire de la philosophie ! »

La sagesse expliquée à ceux qui le cherchent.
Frédéric Lenoir.
Le Seuil, 2018.

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