Donner, pardonner

Devenue professeur, une ancienne de mes étudiantes raconte:
– Comme je m’occupe de mes étudiants, l’un d’entre eux me demanda: « Pourquoi vous occupez-vous de nous avec tant d’attention? »
– Parce qu’étant moi-même étudiante, répondis-je, l’un de mes professeurs s’occupait si bien de moi que je lui demandai: «Pourquoi vous occupez-vous si bien de moi? » Et le maître me répondit: « Pour que tu t’occupes de tes étudiants lorsque tu deviendras professeur. Tu ne me rendras jamais ce que je te donne, parce qu’on ne remonte pas le cours d’un fleuve, en particulier celui du temps, mais tu le rendras à tes successeurs, dans le droit fil du courant. Tu feras le relais, tu passeras la balle. »
Il est une vieille question, celle des bienfaits et des dons. Depuis la plus haute antiquité, moralistes, philosophes, ethnologues se demandent s’il est possible de rendre ce que l’on vous a donné. Chose d’autant plus difficile que le don peut vite se transformer en dommage – c’est le même mot. On appelle cela un cadeau empoisonné. Certains philosophes concluent même que le véritable don est impossible, car le donateur écrase toujours plus ou moins le donataire sous la grandeur et la gloire de sa générosité. Il faut donc tenter d’échapper aux questions compliquées que posent symétrie et réciprocité.
L’exemple que je viens de citer lance, au contraire, une chaîne bénéfique, en remplaçant réciprocité par transitivité. Au lieu de revenir sur le temps, vers le passé, aux mêmes personnes, elle va vers l’avenir et se répand à d’autres, inconnues.
Autre exemple: les enfants sont moins tenus de rendre à leurs parents ce que ceux-ci leur ont donné qu’ils ne doivent le rendre à leurs propres enfants. Les arrière-petits-enfants, de même, ne pourront jamais réenseigner les grimaces espiègles à leur pépé.
Ainsi la reconnaissance doit-elle devenir plus transitive que réciproque. La vraie générosité, en écart à l’équilibre, puisque sans réciproque, dynamique donc plus que statique – la réciprocité cherche à fabriquer une balance -, lance un nouveau temps qui peut devenir celui du bonheur. Souvenez-vous du Bon Samaritain de tantôt: il se penche doucement sur le blessé du fossé en souvenir de celui qui lui a prodigué des soins semblables lorsqu’il gisait, blessé dans le fossé.

Michel Serres.
Morales espiègles.
Le Pommier, 2019.

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